Ah, celle-là, on la connait, hein ? Tous les marmots de la terre entière ont un jour été voir leur père, les yeux pleins d’espoir, pour lui demander avec l’air le plus innocent du monde un compagnon à 4 pattes. Chez moi, ça avait tourné court, paraît-il. Le daron avait lâché un "Non" sec et sans issus, apparemment ça avait rendu ma copine toute tristoune, mais elle a accepté gentiment. Faut dire aussi, c’était l’époque où la fabrique lorgnait du coté de certaines machines performantes qui pourrait remplacer les ouvriers les plus dispensables, tu m’étonnes que le daron était à cran. Et c’est pas l’autre frangin qui allait moucheter, il venait de se faire recaller pour être transféré dans un vrai collège, pas le nul pour les fils d’ouvriers, celui pour que les cadres puissent ne pas mélanger leurs marmailles avec celle de ceux qu’ils sont supposés virer. La daronne aurait pas refusé, mais fallait pas aller contre le paternel, et puis un chien ça coûte. Autant dire que l’arrivée du clebs était compromise.
Mais les choses changent, les situations aussi. Quelques semaines après cette demande au combien impertinente, le daron avait un peu bu, comme d’habitude vous me direz, et en plus il avait passé une journée pourrie, rien de nouveau là non plus. C’était en fin de mois, l’argent débordait pas des caisses et les indemnités tardaient à se pointer, donc la tension était aussi palpable que le frigo était vide. Et apparemment, ça a dérapé sur un truc à la con, ma princesse qui demande s’ils vont aller à la kermesse samedi. Le bougre a déraillé, a gueulé sur tout et tout le monde, et a distribué une gifle à sa fille qui négociait, une à son fils qui l’insultait, et une à sa femme qui protestait, avant de partir pour, disait-il, retrouver ses vrais amis, ceux qui comprenaient que l’argent ça tombe pas du ciel, et cetera, vous connaissez la musique, ses amis il les trouve au fond d’un verre de mauvais whiskey.
Et comme tout homme de maison qui dérape, il était sûr d’être dans le vrai. Ils sont pas méchant, juste ignorant de la vraie vie, et c’est mon travail de le leur rappeler, qu’il se disait. En bref, il se trouvait de bonnes raisons pour se justifier, mais malgré tout il s’est dit qu’un cadeau lui permettrait de faire oublier tout ça. En même temps, il a toujours fonctionné ainsi, quand il faisait une connerie à la fabrique, le contrôleur lui proposait une compensation pour détourner les yeux, et il laissait passer. C’est rentré dans son mode de pensée, mieux vaut graisser des pattes que filer droit sans rien demander. Ça lui a bien réussi, tient, maintenant qu’il est en vacances à durées indéterminées. Mais voilà, ça reste un bon bougre, qui aime sa famille, et qui aime pas taper dessus, même s’il pense bien faire.
Tout ça pour dire que grâce à sa morale foireuse et à son bon cœur, j’ai débarqué comme une offrande sacrificielle pour calmer le dieu ancien qu’on appelle la mère de famille. D’où je sortais ? Allez savoir, il m’a ramassé en passant devant une benne à ordure, j’devais pas convenir à mes parents avec ma trogne. En tout cas, ça a rendu tout le monde heureux, mais j’crois qu’à part ma copine, ils ont pas passé l’éponge pour autant. Mais bon, de toute façon, moi ça m’arrangeait, j’avais aucune chance de me faire adopter ailleurs. Je ressemblais pas à grand-chose ; j’étais ni gros, ni menaçant, ni même mignon, mais bon, au moins je cadrais bien dans le paysage. La gamine voulait m’appeler Clark Kent, les autres ont pas voulu dieu merci. Nan, je pense que Socrate, ça me va mieux. Ça colle à mon caractère, stoïque, calme et intelligent, qui réfléchis avant de claver le sale gamin des voisins qui lui tire la queue. Un sage quoi.
Et depuis, je vis chez ces braves gens. Enfin vivre, c’est vite dit. Braves gens aussi d’ailleurs. Le paternel est un mec bien, profondément enfouis sous 40 kilos de regrets, de chômage longue durée et de problèmes d’argent. Quand j’étais petiot, on se baladait avec les enfants dans nos pattes, derrière la maison au milieu des terrains vagues et des vieilles bicoques. C’est le seul moment où j’l’ai vraiment senti heureux, c’était le bon temps. Il montrait des trucs à ses gosses, leur faisait des leçons de morales, et ensemble ils allaient piquer des fils de cuivre. Madame, elle est gentille, elle aime ses enfants, mais c’est difficile de s’en occuper correctement quand on manque de tout. Surtout que le loto et la télé l’ont à la botte, et ça coûte ce genre de hobbies. Apparemment, elle a laissé tomber le travail quand elle a eu un fils, croyant naïvement que son mari subviendrait à leurs besoins pour toujours, bah le prince charmant a pas aimé qu’on lui demande de l’oseille quand il en avait plus. Ils ont un crédit sur 30 ans pour payer la maison, pas de voiture, et ils trouvent quand même le temps de s’engueuler avec les voisins pour une histoire de poubelle. Heureusement, j’suis un chasseur, alors quand un truc comestible passe par là, j’vous fait pas un dessin. Tient, c’est peut-être pour ça que les voisins leur en veulent. Ils avaient qu’à pas laisser leurs courses sur le palier, aussi.
Le frangin ? C’est un rebelle dans l’âme, mais pas trop dans les faits. Enfin, on a quand même été un peu surpris quand il s’est tiré, mais je l’ai bien vécu, c’était mieux pour lui. Il arrêtait pas de se faire crier dessus par son père, et il lui rentrait dedans volontiers. Et vas-y que ça tacle sur les études, ça contre-attaque sur le chômage, et ça fini sur les "Pas devant ta sœur". Il finira mal ce gosse, c’est sûr. Difficile d’être un grand homme quand on commence comme lui, sans talent ni détermination pour rien, à part pour foutre le bordel chez les contrôleurs. Moi, j’restais de marbre, tu voulais que j’fasse quoi ? J’étais trop occupé à donner de l’affection à ma copine. Elle avait toujours voulu un bon chien comme moi, ce que j’étais pas forcément, mais au moins on faisait la paire : sympathiques, futés mais pas obéissants, et pas doués pour apprendre des tours. Elle m’a jamais engueulé pour les trucs mâchouillés ou les mollets du facteur, en voulait pas à sa mère pour les repas à la cantine économisés, ni à son père pour les engueulades, elle était souple et cool avec tout le monde. Bon, elle avait pas trop le choix, entre sa drôle de prothèse qu’elle a fini par bazarder, et sa carrure de crevette, elle pesait pas lourd dans les débats. C’est une exubérante par nature, mais qui se forçait à se taire pour pas faire de vagues au lycée et pas trop embarrasser ses nazes de parents.
Elle, quand elle est partie aussi, j’avoue que j’étais triste. Avec la matrone, on s’est rapproché depuis, faut dire que j’suis le dernier truc dont elle doit s’occuper. Le daron, je sais pas s’il cherche encore du travail ou s’il a abandonné, mais en tous cas il bouge pas du canapé. J’ai 8 ans cette année, et c’est la première fois depuis longtemps que je dors tout seul dans le salon. Avant j’étais sur son lit, j’attendais son retour à la maison, et elle me disait tout ce qui lui passait par la tête, ses rêves comme ses conneries. Mais bon, un chien attend son maître, ce que j’vais faire, et même si ça lui prend 10 ans de plus, j’resterai à la porte à attendre qu’elle revienne. Elle reviendra, c’est sûr, elle sait que je l’attends. Et on ira tous se balader sur le terrain vague derrière la maison.