"Tricky Rick"

« Je suis peut-être lâche, malhonnête et indigne de confiance. Mais pas cupide ! Pensez-vous un seul instant que je sois capable de dégainer plus vite que n’importe lequel d’entre vous, cow-boys ? Jamais je ne mettrai ma précieuse vie en danger. Même pour toutes les richesses de Fabula. »

- Tricky Rick

Rickert McStert a toujours été un électron libre doté d’un charisme à la fois envoutant et dangereux. Les gens étaient attirés par ses belles paroles, mais ils savaient aussi qu'il ne fallait pas lui faire confiance. Son sourire d’escroc, ses manières, son accoutrement : tout respirait la tromperie chez lui. Pourtant, il parvenait toujours tôt ou tard à pousser autrui à tomber dans son piège. C’est un homme qui vit selon ses propres règles et qui ne craint aucunement d'enfreindre quelques lois en cours de route.

Ayant grandi sur Westphalian, « Tricky Rick » s'est rapidement fait connaître pour ses talents de joueur invétéré. Il défiait souvent ses compatriotes et les étrangers qu’il croisait dans des parties de cartes et de dés, leur laissant miroiter des sommes pharamineuses avant de les plumer jusqu’au trognon. Plus le temps passait, plus ses compétences se développaient. Le tricheur au chapeau haut-de-forme fit ainsi carrière en jouant dans des saloons locaux, poussant les clients les moins méfiants à parier contre lui leur argent durement gagné. En grandissant, l'ambition de Rick grandit également. Il se savait assez doué pour répondre au titre de plus grand joueur de tous les temps. Portant une attention toute particulière aux dires de ses adversaires de jeu et futures victimes, le menteur malicieux acquit toute sa culture en écoutant parler autrui… Avant de les dépouiller. Cela eut pour effet de l’informer de l’existence de bien des choses. Parmi elles, des histoires en tout genre, alternant entre simples rumeurs et révélation attestées. Mais la plus intéressante de toutes à ses yeux demeurait l’existence d’un jeu de cartes secret auquel même le Shérif des shérifs se devait de se prêter.

Habitué au goudron et aux plumes ainsi qu’aux bourre-pifs en plein visage, Rick demeurait fidèle à ses principes. Ou plutôt à son absence de principe. Mentir, voler, tricher et survivre étaient ses maîtres mots. Mais son gagne-pain tendait à se faire de moins en moins lucratif sur Westphalian. Sa réputation le précédait, suscitant la méfiance auprès des uns comme des autres. Mais c’était là tout ce qu’il savait faire. Il ne pouvait s’imaginer vivre une vie honnête et bien rangée. Pas plus qu’il ne se figurait combattre aux côtés de hors-la-loi sanguinaires et brutaux. Le dandy au sourire sournois était beaucoup trop précieux pour cela. Il lui fallait donc trouver une alternative. Quelque chose qui lui permettrait de rebondir, voire mieux : de renverser complètement la table de jeu. De fait, si cette légende s’avérait exacte, alors la solution était toute trouvée. En effet, il s’agissait-là d’une partie de cartes aux règles très particulières portant le nom de « Duel des Shérifs ». En effet, seuls les Shérifs de Westphalian pouvaient se défier entre eux. Ils demeuraient bien sûr en droit de refuser ; mais pas sans immédiatement perdre en crédibilité. Chacun fixait son prix en début de partie, et à la fin : le gagnant raflait la mise. Tous deux pouvaient demander n’importe quoi à l’autre, mais devaient s’attendre en retour à payer cher leur défaite. Or, pour quelqu’un qui n’avait rien à perdre, le jeu en valait clairement la chandelle !

Ainsi, l’escroc ambitieux s’aventura aux 4 coins de Westphalian afin de trouver un shérif à qui il pourrait ravir son étoile. N’importe quel shérif était autorisé à participer, après tout. Et les moyens de s’emparer de leur titre demeuraient nombreux. Allant de ville en ville à la recherche d’un homme de loi qui accepterait de se plier au jeu, il trouva finalement son compte auprès du vieux shérif alcoolique et accroc aux jeux d’argent de Derringer, au sud du pays. Seulement, ce dernier n’avait plus un sou en poche pour miser son salaire au casino du coin. Rick se présenta alors à lui comme un riche entrepreneur qui comptait justement s’y rendre afin de s’essayer pour la première fois au poker et au blackjack. C’était tout ce que le vieil homme avait besoin d’entendre pour accepter de disputer une partie de cartes contre lui ; afin de le former au jeu bien évidemment. Lui laissant remporter les premières victoires pour le mettre en confiance - augmentant la mise à chaque nouvelle manche – Tricky Rick ne tarda pas à révéler son vrai visage et à ravir des poches de son adversaire le peu d’argent qu’il lui restait. Mais il ne comptait pas lâcher sa proie, même si elle était déjà au bout du rouleau. Il fit tapis afin de raviver ses derniers espoirs et lui autorisa, dans sa grande bonté, à miser son étoile de shérif pour suivre. Après un petit moment d’hésitation, ce dernier accepta. Et il la perdit.

Arborant alors fièrement son étoile de nouveau shérif de Derringer, Rick se rendit jusqu’à la capitale de Westphalian, Winchester, afin d’y retrouver l’adversaire qu’il cherchait tant à affronter. Organisant un traquenard dans le saloon préféré de Winning Wayne, le dandy au monocle brisé et à la dent en or n’attendait que lui pour l’inviter à rejoindre sa table. En effet, ce dernier avait fait passer une annonce pour offrir autant de tournée générale que possible à chacune des personnes présentes sur place, dès que le Shérif des shérifs s’y rendrait en personne pour l’affronter. Il voulait que tout le monde assiste à sa victoire et à son couronnement. Ce dernier comptant bien lui faire parier son étoile et son chapeau. Et il savait qu’avec tout ce monde et toute cette attente, il ne pourrait pas se défiler longtemps. Auquel cas, cela virerait à l’émeute, ou pire : il perdrait toute crédibilité.

Le Shérif des shérifs se fit attendre. Mais à 14h44 précisément, il se présenta bel et bien devant Tricky Rick, faisant tournoyer ses cartes autour des ses doigts. Bien qu’il connût parfaitement la réputation de son adversaire, il releva son défi. Il déposa son étoile sur la table mais garda son chapeau. Une étoile contre une étoile. En cas de victoire de Rick, Wayne lui offrirait la sienne. Mais, s’il perdait : il devrait rendre son dû au Shérif de Derringer avec compensation financière en prime. Confiant dans ses chances de l’emporter, le dandy au haut-de-forme accepta les termes du duel. Seulement, la partie s’avéra plus complexe que prévue. Bien sûr, Rick connaissait les prouesses de jeu du premier des shérifs de Westphalian, mais il ne s’attendait pas à ce que ses techniques les plus fourbes et les plus secrètes lui soient également si familières. En réalité, il ne s’agissait pas tant là d’un affrontement entre deux joueurs de cartes, mais d’un concours visant à déterminer lequel des deux était le meilleur tricheur. Or, au rythme où allaient les choses, Rick sentait qu’il finirait par se faire surclasser par son opposant. Tentant le tout pour le tout, il sortit une carte de sous sa manche et remporta la mise. Son geste était si fluide et si précis qu’aucune des nombreuses personnes qui composaient leur public ne s’en aperçut. Tricky Rick aurait dû gagner à ce moment-là. Mais on n’apprend pas au vieux roublard à tricher, puisque la carte qu’il venait de sortir était justement celle que Wayne gardait en permanence accrochée à son chapeau de Shérif de shérifs : un As de Pique.

Certes, le nombre de cartes n’était dès le départ pas le bon. Mais, la triche de Tricky Rick éclata alors aux yeux de tous. Aussitôt, il fut recouvert de goudron et de plumes et transporté sur une poutre métallique sous les yeux de tout Westphalian jusqu’à Derringer, où il fut forcé de rendre son étoile et de vider ses poches pour renflouer les caisses de la ville. Après une telle humiliation, Rick comprit qu’il ne pourrait plus faire carrière sur sa terre natale, prenant ainsi la décision de quitter temporairement le pays pour se refaire une santé à l’étranger. Alternant de continent en continent, puis de pays en pays, il parvint à apprendre beaucoup de choses sur beaucoup de monde. Jouant avec le feu, ce dernier persévéra dans ses mauvaises habitudes en détroussant quiconque se montrait assez crédule pour accepter de disputer une partie contre lui. Simples passants, rebâtisseurs, criminels recherchés : le joueur sournois s’attira les foudres de Fabula tout entier. Mais cela ne le dérangeait pas le moins du monde. Hors de Westphalian, il trouvait les gens bien trop mauvais et inexpérimentés pour les jeux. Leur retirer leurs possessions « à la loyale » lui semblait aussi simple que de voler sa sucette à un bébé. Il n’enfreignait techniquement aucune loi et avait côtoyé assez de hors-la-loi dans sa vie pour parfaitement connaître la ligne à ne pas franchir afin d’éviter les trop gros ennuis.

Pourtant, cela ne l’empêcha pas de faire la rencontre qui chamboulera à tout jamais sa vie de dandy délinquant. En effet, c’est durant cette période qu'il accepta de disputer une partie contre un certain Gus. Il s’agissait-là d’une créature immense et massive aux aspects amphibiens et aux dents acérées. Mais, il portait une tenue particulièrement classieuse et s’exprimait avec une aisance et une éloquence telles qu’elles ne furent pas sans rappeler à Rick son doux foyer. Tous deux semblaient partager beaucoup de points communs, à commencer par leur goût vestimentaire élégant et leur amour indéfectible pour le jeu. Tricky Rick avait déjà entendu des histoires à son sujet – de la bouche des différentes personnes qu’il avait plumées à travers tout Fabula - mais il ne leur avait jusqu’alors jamais accordé le moindre intérêt. Il pensait qu’il ne s’agissait-là que d’un simple mythe, au même titre que les Légendes de l’Ouest ou l’Anti-Monde de Lord Black Tie. Mais quand il entendit la voix suave et caverneuse de son « ami » de ses propres oreilles, il sut que le monstre était bel et bien réel.

Gus ne ressemblait à aucun autre des précédents adversaires de Tricky Rick. Pour ainsi dire, il était lui-même un maître de la ruse et semblait posséder un don pour entrer dans la tête des gens. Invitant Rick dans son restaurant, le gourmet au ventre énorme lui promit qu’il pourrait régler un de ses problèmes pour chaque partie de dés remportée contre lui. S’il perdait, en revanche, ce dernier lui devrait simplement un repas. Il ne lui suffisait que de deviner le résultat le plus proche des dés qu’il lancerait et espérer que son estimation soit plus proche que celle de son adversaire. Même si son instinct de survie lui hurlait de s’enfuir, le Westphalien avait trop à gagner à trop peu à perdre pour refuser. D’autant plus que la monstruosité affamée lui autorisait à utiliser ses propres dés lors de leurs parties. Des dés pipés, bien évidemment. Aussi, il remporta sans problème leurs premiers lancers ; Gus semblant presque volontairement donner des nombres beaucoup trop élevés pour le mettre en confiance en le laissant gagner. Et puis, après quelques autres paris réussis, ses dés finirent soudainement par afficher un tout autre résultat que celui escompté. Comme par magie. Gus remporta ainsi la dernière manche, ce qui mit fin au jeu. C’est alors que le joueur à la mine décomposée aperçut la créature lui faisant face dérouler son immense langue salivante dans sa direction. Tentant de s’enfuir, Rick comprit cependant trop tard que le piège s’était refermé sur lui. Suppliant à genoux la bête amphibienne de l’épargner, le couard aux doigts crochus lui promit une vie complète de bons et loyaux services en échange de sa clémence. Il pourrait lui demander n’importe quoi, absolument tout : il s’exécuterait sans poser la moindre question, promettant qu’il tiendrait toujours parole. Foi de menteur. Voyant en cette aimable proposition un échange de bons procédés des plus convenables, Gus exauça finalement le souhait du joueur.

Ainsi, ce dernier parvint à conclure un accord avec la créature de l’Anti-Monde, acceptant de le nourrir régulièrement en échange de sa survie. Désormais, Tricky Rick sillonne Fabula de fond en comble, à la recherche de quoi remplir la panse de « Monsieur Gus ». C'était un jeu dangereux, mais Rick n'avait pas d'autre choix. Pour ainsi dire, il savait que s'il ne respectait pas sa part du marché, il deviendrait aussitôt le prochain repas du Cavalier de l’Apocalypse. Il sait que Gus peut apparaître à tout moment pour ne faire qu’une bouchée de lui, à l’instant même où il entreprendra la moindre action pour s’émanciper de son emprise ou quémander de l’aide. Trop attaché à sa vie pour se risquer à quoi que ce soit pour l’instant, Rick continue de s’accrocher à l’espoir d’un jour pouvoir rompre l'accord et ainsi retrouver sa très chère liberté. Prêt à trahir n’importe qui pour lever cette épée de Damoclès qui plane au-dessus de sa tête ; il sait malgré tout que cette dernière ne disparaîtra vraiment qu’à l’instant où il ramènera au Cavalier de la Famine sa farandole de desserts. Avec en son centre : son favori.

Celui à la violette, avec un soupçon d’épices, saupoudré d’un zeste de jasmin.

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