Les personnages liés
Nation
L’une des plus grandes fiertés de Célestia réside dans la place que le système réserve au bonheur de l’individu. Atteindre le plein emploi est une chose, mais s’assurer que tout-un-chacun trouve son compte dans un travail épanouissant : là est l’un des principaux centres d’intérêt de la plus grande nation de Printania.
Si la quasi-totalité des Célestiais trouvent tôt ou tard leur compte dans cette valeur sociétal fondamentale, il demeure malgré tout certains individus aigris et cyniques, comme Giselle Bertier, prouvant que même la société la plus utopique qui soit ne peut apporter la plénitude à toutes et tous.
Les raisons qui ont poussé cette vieille femme aux cheveux grisonnants et au ton monotone à sombrer dans le nihilisme et l’ennui demeurent un mystère pour beaucoup.
Fumeuse invétérée aux poumons aussi increvables que sa mauvaise volonté à travailler, celle qui occupe aujourd’hui la fonction de secrétaire principale de l’Académie des Rebâtisseurs de Célestia alterna entre bien des professions avant d’accéder à celle-ci. Caissière, serveuse, réceptionniste, … Quel qu’était son emploi, elle éprouvait toujours la même désinvolture au travail et parvenait à chaque fois à repousser les limites de la tolérance de sa clientèle, comme de ses employeurs.
Paresseuse, inefficace, inhospitalière et désagréable, la vieille bique ne ratait jamais la moindre occasion pour se plaindre de sa situation, de son employeur ou de la structure qui l’embauchait. Et ce, malgré la « politique d’assistanat de Célestia », comme décriée par ses détracteurs, garantissant le nécessaire pour vivre convenablement à celles et ceux n’exerçant aucune profession. En effet, malgré toutes ses complaintes permanentes et interminables, Giselle ne s’est jamais – ne serait-ce qu’une seconde - imaginée hors de la vie active, après y être entrée.
Bien sûr, elle compte les jours qui la sépare de la retraite. Tous les jours. Et plusieurs fois par jour. Mais, la retraite pouvant être prise à n’importe quel âge sur Célestia - du moment que l’on a exercé au moins une profession - Giselle ne sait, en réalité, pas encore vraiment quand est-ce qu’elle souhaite partir et procède à ce décompte surtout pour la forme. Elle laisse seulement une grande volonté, plus forte que n’importe quelle autre impulsion, la pousser à continuer d’exercer ses fonctions tout en se tenant loin de toutes les aides généreuses de sa nation. Une volonté qui s’approche, en réalité, davantage d’une réelle philosophie de vie bien étudiée et appliquée. Une philosophie de vie que la principale intéressée définie d’ailleurs elle-même très bien, de ses propres mots, comme : « une profonde envie de faire chier les autres ».
Misanthrope jusqu’au bout de ses ongles incarnées, l’une des rares choses qui procurent du bonheur à cette dame de 68 ans – du moins selon ses papiers d’identité officiels, la légende voulant qu’elle travaillait déjà pour le Doyen Rupert il y a des siècles de cela – reste les sensations procurées par l’impression d’être cette petite épine dans le pied des gens heureux. Pouvoir, l’espace de quelques instants par jour, incarner ce court moment de désagrément dans la vie d’autrui : c’était sa raison d’être. Après tout, qu’est-ce qu’ont fait tous ces gens pour mériter une meilleure vie qu’elle, pleine de bonheur et de réussite ? Rien. Alors, pourquoi la leur rendre encore plus belle en étant souriante, agréable et de bonne humeur quand on peut faire la tête, fumer comme un pompier dans les endroits publics et se réjouir du malheur des autres sans risquer quoi que ce soit en retour ? Telle est sa morale.
Malgré tout, une situation difficile finit par se présenter à Giselle. Du fait de son comportement, et même en étant citoyenne de Célestia : plus personne ne voulait d’elle. Tant sur le plan professionnel qu’affectif et sentimental, la plus grincheuse des habitantes de Printania était finalement laissée à elle-même et à ses mots croisés. Comprenant bien vite qu’elle venait de récolter ce qu’elle avait semé toute sa vie, mais loin de se remettre en question pour autant ; l’ancienne dame de cantine n’eut d’autre choix que d’écrire une lettre de doléances au Doyen Rupert lui-même, afin qu’il règle son problème. La simple idée de vivre de l’assistanat et non de ses mauvais services la rendait malade. Ne plus avoir de travail où exercer ses compétences pour gâcher la vie de ses congénères, c’était comme ne plus avoir de vie du tout.
Souhaitant répondre à la détresse de ce membre actif de sa société depuis des années, tout en comprenant parfaitement les raisons qui ont poussé à son chômage technique, il fallut trouver au vieux Doyen une alternative pour garantir à l’ancienne dame de garderie un emploi stable et où elle aurait des interlocuteurs réguliers, tout en essayant de préserver ces derniers au maximum. Croulant sous les demandes, souvent futiles et dérisoires, il vint alors une idée à Rupert. Giselle allait être nommée à un tout nouveau poste conçu spécialement pour elle : celui de secrétaire principale de son Académie. Son rôle serait alors principalement de traiter avec toutes les personnes s’y rendant pour s’entretenir avec le Doyen, afin qu’elles soient triées sur le tas. Une simple interaction étant suffisante pour faire la différence entre ceux qui désirent vraiment échanger avec lui de sujets importants et les autres. En l’espace d’une semaine, les sollicitations pour des broutilles diminuèrent de moitié et cela n’alla qu’en s’arrangeant avec le temps, entraînant l’accréditation de Giselle au poste de titulaire de l’Académie.
Bien que tenue au maximum à l’écart de ses autres collègues, derrière une vitre de verre – pour leur propre sécurité – celle que certains surnomment aujourd’hui « Madame Purgatoire » s’est récemment rapprochée d’une nouvelle partenaire de « pause clopes », recrutée en catastrophe par Célestia. Une certaine Tamara Navalny, qui ne cesse de lui rappeler elle quand elle était plus jeune – beaucoup plus jeune – ces dernières partageant les mêmes idées noires et le même ton de voix, tout en affichant la même joie de vivre.
Mais, lorsque cette dernière troqua le tabac pour le sucre, Giselle se retrouva à nouveau seule. Non pas que ça la dérangeait. Cette petite aurait presque pu la rendre plus affable, avec le temps. Ce qui, cela dit, ne l’empêche pas de lui reparler de temps en temps, lors des pauses.
Faisant aujourd’hui partie intégrante du mobilier de l’Académie des Rebâtisseurs de Célestia, « Madame Purgatoire » semble indélogeable tant elle accomplit à merveille la mission qui lui a été confiée. Rebâtisseurs comme quémandeurs ont ainsi appris, à leurs dépens, à traiter avec elle… Ou bien l’apprendront bien vite, aussitôt auront-ils franchi la porte d’entrée de l’Académie.