Tamara Navalny

« Partez jamais du principe que vous connaissez parfaitement une personne. »

- Tamara Navalny

S’il est bien une chose dont Tamara est certaine, c’est qu’il ne faut jamais faire pleinement confiance à personne, même à ses plus proches alliés. Elle ne leur dit jamais rien. Ou, à défaut, seulement des informations qui ne pourraient en aucun cas être retournées contre elle. Ne pouvant jamais connaître leurs réelles intentions, cette dernière est intimement persuadée qu’il vaut toujours mieux douter d’autrui que d’accorder sa confiance à n’importe qui. Raison pour laquelle pratiquement personne aujourd’hui ne connaît vraiment son histoire.

Cette dernière parle peu. Très peu. À vrai dire, elle déteste parler. Se contentant de phrases courtes, simples et efficaces. Elle déteste aussi que les autres parlent. Surtout à elle. Ils font du bruit inutilement. Et leurs bruits sont désagréables.

Heureusement que sa musique est là. Elle lui permet un moment hors du temps et de ce monde qu’elle exècre. C’est l’une des rares choses qu’elle apprécie vraiment. À tel point que ses mélodies l’accompagnent partout et tout le temps. Grâce à elles, un moment de détente, voire d’extériorisation de ses sentiments profonds est possible. Les seuls qu’elle s’autorise.

Cynique, désabusée et flegmatique à l’extrême ; son ton froid et monotone accompagné de son regard empli de lassitude tend à la dépeindre aux yeux d’autrui comme quelqu’un d’indifférent, voire d’insensible au reste du monde.

Qu’importe. Ils peuvent bien penser ce qu’ils veulent. Ce n’est, de toute façon, pas dans son intérêt qu’ils s’imaginent autre chose à son sujet.

Pourtant, certaines bribes d’informations ont fini par fuiter. Rien de trop compromettant. Mais juste assez pour émettre quelques théories à son sujet. Si ses rares prises de paroles ont toujours été réfléchies assez méticuleusement pour empêcher tout mot de trop de sa part ; certaines de ses actions ou de ses réactions spontanées demeurent d’intéressantes sources d’interrogations la concernant.

Giselle Bertier de l’Académie des Rebâtisseurs de Célestia, par exemple, remarqua bien assez vite un arrêt net dans la consommation en tabac de sa « partenaire de pauses clopes », au profit de boissons sucrées. Ce changement drastique lui laissant deviner qu’elle choisit soudainement de troquer une addiction – certainement assez récente, au vu de sa facilité à l’abandonner - pour une autre addiction. La justification qui lui fut apportée n’étant rien de plus qu’une préférence pour le diabète, qui – contrairement au cancer – ne la forcerait pas à la chimiothérapie, lui permettant donc au moins de garder ses cheveux.

Il en va de même pour sa voiture, Titine, que les afficionados de la high-tech et de l’automobile pourront assimiler à la technologie Eugénienne. Il était d’ailleurs assez courant d’observer de légères réactions d’inconfort sur le visage pourtant impassible de la conductrice lors des quelques mentions faites à Eugénium en sa présence. Les très rares personnes avec lesquelles elle se prêtait au jeu des premières impressions ont d’ailleurs pût apprendre que sa main droite était en réalité une amélioration prosthétique composée de métal noir – sa paume n’étant rien de moins qu’un propulseur d’énergie chargée – dont seul le voisin belliqueux d’Atolcost a le secret.

Et si Navalny n’est pas un nom très répandu là-bas, peu demeurent encore aujourd’hui persuadés qu’il s’agisse là de sa véritable identité. Quitter Eugénium demande, en règle générale, beaucoup d’efforts et d’abnégation ; les principaux intéressés étant parfois obligés de renoncer à tout ce qu’ils étaient dans leur ancienne vie pour partir se reconstruire ailleurs. Certains Eugéniens soutenant la cause humaine affirment même l’avoir un jour aperçu, lorsqu’elle était plus jeune, au sein d’un collectif de résistants anti-androïdes. Il ne serait ainsi pas étonnant de deviner ses origines ; qu’elle ne semble, d’ailleurs, même pas vraiment chercher à cacher.

La plupart des Westphaliens, quant à eux, ont déjà entendu parler de la « Shérif Tammy » de Cutshot Square, dite « La Flingueuse » du fait de ses excellentes capacités de tir. Débarquée il y a quelques années à peine, elle s’était d’abord fait un nom sur place en tant que chasseuse de primes. Incorruptible et allant toujours au bout des contrats qu’elle signait, elle n’acceptait que les missions en accord avec son code éthique, quitte à se faire des ennemis puissants. En effet, la légende du Grand-Ouest d’Hivrian voudrait qu’elle ait rempli à elle-seule tout un pénitencier des bandits, malfrats et autres désersperados de grand chemin qu’elle capturait. Cette réputation l’amena même à traquer de plus gros poissons tels que « Bill le Coyote » ou encore Johnny « Outlaw Joe » Walker lui-même. Ce dernier étant l’un des seuls criminels Westphaliens qu’elle ne put jamais arrêter, au même titre qu’un certain « Tricky Rick », contre qui elle n’accepta pas une seule fois de disputer la moindre partie de cartes, mais dont elle ne parvint jamais à prouver la culpabilité.

Seulement, à la mort du Shérif Tom Bull de Cutshot Square - duquel elle était apparemment très proche - cette dernière hérita de son chapeau ainsi que de son étoile. Ayant exercé ses fonctions pendant un an à peine, d’aucun raconte qu’elle serait celle qui fleurissait la tombe de l’ancien shérif de tournesols tous les quatrièmes jours du mois. Elle aurait finalement abandonné ses fonctions - remettant son titre, son étoile mais pas son couvre-chef à l’ancien ancien shérif « Lawful Dan » - le jour où elle fit la rencontre d’un envoyé spécial de Célestia qui la chargea d’une bien mystérieuse mission.

Conductrice hors-pair, capable d’à peu près toutes les manœuvres possibles et imaginables, possédant un temps de réaction ainsi qu’une capacité d’adaptation à tout véhicule encore jamais égalée, la liste est longue des potentielles raisons ayant poussé les rebâtisseurs à s’intéresser à son cas. Malgré tout, seuls ces derniers savent vraiment de quoi il retourne.

Si peu de monde sur Fabula eurent droit à autant de vies différentes dans un laps de temps si court, Tamara avait appris depuis son plus jeune âge à s’adapter à toute forme de situation. Il lui fallut quelques années pour commencer à bien connaître la nation du présent, mais elle espérait bien que cette dernière marquerait l’étape finale de son périple. Ayant eu droit à la citoyenneté de pays du passé, du présent et du futur ; cette dernière semble aujourd’hui complètement détachée de toute forme de considération pour ses terres d’accueil. Et ce, au même titre que tant et tant de choses qui ne figurent pas parmi ses centres d’intérêt.

Bien que profondément nihiliste et persuadée de l’idée selon laquelle « L’homme est un loup pour l’homme », la conductrice désabusée semble malgré tout en paix avec le monde et avec elle-même aussitôt sa guitare sèche sortie, à l’abris des regards. En effet, bien que préférant travailler seule, quelques-uns de ses anciens collègues de travail sont certains de l’avoir déjà surprise en train de jouer les premières notes de « Homeless » de Marina Kaye, lorsqu’elle avait le dos tourné. Si le fait qu’il s’agisse-là de sa musique préférée - qu’elle joue pour se calmer ou se changer les idées - est un secret de polichinelle ; tous ignorent les véritables raisons de son affection pour celle-ci en particulier.

Tous sauf peut-être quelqu’un. Quelqu’un qui était là le jour où tout a basculé. Quelqu’un qui est le seul responsable de ce qui lui est arrivé. Une créature amphibienne monstrueuse, terrifiante et affamée, bien que particulièrement élégante, polie et courtoise. Cet être qui hante ses pires cauchemars mais qu’elle souhaite retrouver, pour enfin le faire payer. Et ce, tout en ignorant que lui aussi désire plus que tout la revoir, afin de terminer - après tant d’années - son dessert à la violette, avec un soupçon d’épices, saupoudré d’un zeste de jasmin.

Certaine que leurs routes finiront par se recroiser, l’ancienne shérif de Cutshot Square était pourtant loin de s’imaginer que les 4 jeunes gens qu’elle escortait à travers Fabula le retrouverait avant elle. Ceux-là même qui détiennent le sort du monde entre leurs mains et en qui elle n’a d’autre choix que de placer sa vie et le peu d’espoir qu’il lui reste. Bien qu’ayant accepté cet état de fait à contrecœur, il n’en demeure pas moins que depuis leur rencontre, Tamara s’est surprise à ressentir pour la première fois depuis bien des années une forme de compassion pour d’autres qu’elle-même. Elle qui s’était pourtant jurée de ne jamais plus reproduire cette erreur se réconforte aujourd’hui en s’auto-persuadant que la seule raison pour laquelle elle tient à eux réside dans sa propre survie. Cette dernière n’étant, après tout, garantie que par leur réussite. Du moins, c’est ce qu’elle leur expliquerait.

Mais avec un peu de chance, peut-être se rappelleront-ils son conseil les incitant à ne pas la croire sur parole elle non plus.

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