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La vie du rebâtisseur Kron Redfield ne fut pas de tout repos. À tout juste 18 ans - alors qu’il venait à peine d’obtenir son accréditation officielle par l’Académie - il se porta volontaire pour rejoindre les troupes de Célestia mobilisées sur Gévaudan, participant ainsi en personne à la Seconde Tempus Belli.
Rêvant depuis toujours d’action et de terrain, le jeune rebâtisseur vit en cette guerre un moyen de révéler son plein potentiel tout en œuvrant pour le bien de Fabula. Fougueux, intrépide, téméraire et – il faut bien le reconnaître – très talentueux, Kron partit seul sur le Royaume de l’hiver, laissant derrière lui son frère Bruton qui venait alors tout juste de trouver l’amour. Jamais il ne lui en voulut pour son choix. Mais il ne pouvait, malgré tout, refreiner son amertume lorsqu’il apprit que l’élue de son cœur n’était autre que leur amie d’enfance et membre de leur quatuor de rebâtisseurs : Joy ; dont il était également amoureux, à l’époque. Bien qu’il s’en doutait depuis longtemps - ayant perçu à de nombreuses reprises leurs atomes crochus et ne sachant que trop bien que son côté coureur de jupons tout comme ses relations d’un soir déplaisaient à Joy - il ne garda pas la moindre forme d’animosité pour aucun des deux, préférant extérioriser sa peine sur le champ de bataille.
Véritable casse-cou aussi courageux que forte tête, la capacité de Kron à se changer en petite corneille noire fit de lui l’un des tous meilleurs éclaireurs de sa garnison. Malgré la difficulté qu’avaient ses supérieurs à asseoir leur autorité sur lui, le jeune homme ne se contenta jamais de faire de la résistance simplement pour faire de la résistance. Il comprit bien assez vite que la guerre n’était pas un jeu et que le champ de bataille risquait de devenir son tombeau s’il désobéissait aux ordres. Malgré tout, il ne pouvait se résoudre à effectuer des actes qui le hanteraient toute sa vie quand une autre option était possible. Bien que sa hiérarchie ne parvienne jamais vraiment à le mettre au pas en le sanctionnant - du fait de son tempérament et de son utilité sur le front – la simple camaraderie entre combattants du même camp poussait Kron à ne jamais entreprendre d’actions susceptibles de mettre ses alliés en danger.
Sociabilisant très rapidement avec beaucoup d’entre eux, il se fit même trois très bons amis sur le front. Et tous d’origine différente. Un soldat Atolcostien, un aviateur CloakValien et un garde Fortian. C’est avec eux qu’il commença à boire, à philosopher sur les raisons qui poussent les Hommes à se faire la guerre et même à remettre en cause certaines de ses prénotions. Inséparables en caserne, bien que rarement ensemble lors des assauts, l’idée de se retrouver tous les soirs après le combat motivait encore davantage chacun des 4 amis à rester en vie chaque jour.
Hélas, l’intensité des batailles s’accrut avec le temps et les frappes ennemies furent de plus en plus fatales. Les troupes de La Bête de Gévaudan avaient l’avantage du terrain, ainsi que de la magie d’Hivrian qu’ils étaient seuls à savoir manier. Et petit à petit, Kron perdit chacun de ses amis. Les uns après les autres.
Très vite, il ne resta plus que lui. Il se retrouva sans personne. Et il se mit à boire tout seul, en l’honneur de ses camarades tombés au champ d’honneur.
Retrouvé ivre mort dans ses quartiers par son supérieur hiérarchique - un vétéran Atolcostien de la Première Tempus Belli qui avait le jeune rebâtisseur effronté en horreur et qui n’attendait qu’une seule faute grave de sa part pour le punir comme il se doit – ce dernier le muta au sein de la garnison confrontée à l’une des situations les plus difficiles de tout le Royaume : celle de la Forteresse des Van Arthur, au cœur de la Cité-État de Fort-Brillant.
Qassius Van Arthur tenait le siège depuis presque un mois entier et n’avait pas reçu les vivres tant attendues - pourtant promises par ses alliés - détournées par les forces de Gévaudan. Kron, qui avait connu le sang, les morts et la violence du front, découvrit alors bien vite la faim, la soif et la maladie qui rongeaient ceux qui ne se battaient pas. Si son arrivée permit de gagner quelques jours, le rebâtisseur ayant bravé les lignes ennemies pour apporter de l’aide aux assiégés ; il se doutait qu’il ne pourrait pas faire grand-chose de plus pour eux. Il fut malgré tout impressionné par la détermination du Dragon Noir, l’un des seuls chefs d’armées qu’il avait rencontré qui traitait tous ses hommes avec respect, préférant les rejoindre dans la douleur et dans la mort plutôt que d’abandonner sa position. Voilà ce que devait être un vrai bon dirigeant aux yeux de Kron. Quelqu’un qui ne reculerai jamais face à l’adversité et qui, même dans les situations les plus ardues, ferait toujours passer le bien d’autrui avant le sien, sans la moindre forme de discrimination ou de privilège. Ici, seigneurs, soldats, serviteurs et civils étaient logés à la même enseigne. Qassius devenant ainsi, au fil des jours, l’un des hommes que le jeune Kron respectait le plus – en tant que dirigeant comme en tant que personne - de tout Fabula. Fort heureusement, le siège prit fin suite à l’intervention héroïque du major Alec Boldwin d’Atolcost qui permit la libération des lieux et que Kron comme Qassius purent rencontrer en face à face pour la première fois. Bientôt, ce fut tout le royaume qui fut libéré du joug de la famille royale des Cœur-Noir. Puis, tout le continent d’Hivrian. Et finalement, après une dernière célébration sur place, Kron put rentrer chez lui.
S’attendant à être traité comme un héros une fois sur Printania pour tous les risques encourus et tous les amis perdus, le rebâtisseur fut abasourdi par le traitement médiatique qui lui fut réservé. Seuls les mêmes grands noms revenaient continuellement, sans même ne serait-ce qu’évoquer toutes les petites mains sans qui ce conflit n’aurait jamais pu être remporté. Il n’y en avait que pour Boldwin et pour le nouveau Roi Minotaure. Pratiquement aucune mention ni de Qassius, ni de ses frères de bataille tombés au front… Et certainement pas de lui. Même la création de l’APF - que le faucheur vétéran considérait comme un pas de géant pour une union de coopération internationale - peinait à faire plus pour ceux qui sont morts pour elle que de lister leurs noms sur une immense pierre commémorative. Ressentant une profonde injustice vis-à-vis du manque de considération accordé à ses camarades vétérans, le rebâtisseur partit noyer son chagrin dans l’alcool. Il se souvenait d’ailleurs de la proposition de l’un des rares adjudants Loisiriais avec lesquels il avait pu échanger. Celle de célébrer le premier anniversaire de la fin de la guerre ensemble dans ce qui était, à ses yeux, « le meilleur bar de tout Fabula » : le Loisirian Pub. Là-bas, il put rencontrer le gérant, un certain Butch dit « l’Irlandais », avec qui il échangera quelques coups – dans tous le sens du terme - avant de devenir son plus fidèle client et ami. Kron ayant même été choisi pour être son témoin de mariage, lors de son union avec sa femme Galanthe.
Une fois de retour sur Célestia, Kron fut contacté par le Doyen Théodore Rupert lui-même. Pour le remercier de ses bons et loyaux services, il proposa de lui offrir un poste plus tranquille au sein de l’Académie, si jamais il souhaitait déposer les armes et se poser quelques temps. Kron refusa d’abandonner son rôle de rebâtisseur – qui étaient à ses yeux bien plus que de simples combattants – mais accepta tout de même la proposition du Doyen en devenant professeur d’Histoire de Fabula. La guerre lui avait ouvert les yeux sur la nécessité de comprendre l’histoire pour ne plus jamais avoir à la revivre. Aussi souhaitait-il partager son expérience auprès de la jeune génération afin de les décourager de reproduire les actes de leurs aînés. En se renseignant sur le sujet, Kron se retrouva ainsi à se passionner pour l’Ancien-Monde, dans lequel il voyait une source inépuisable d’enseignements et d’actes à ne surtout pas recommettre. Et ce, malgré la tendance de Fabula à pourtant l’imiter sur bien des aspects. Bien qu’appréciant tout particulièrement le contact avec les étudiants Célestiais et considéré à l’unanimité comme le « prof le plus cool de toute l’Académie » - ce qui lui vaudra d’ailleurs à nouveau quelques problèmes avec sa hiérarchie – Kron ne semblait pouvoir se contenter d’une vie sans action. Former les générations futures était une chose, mais à quoi bon quand celles du présent risquent à tout moment de détruire Fabula ?
Rupert savait qu’il ne pourrait pas longtemps garder son rebâtisseur comme un oiseau en cage. Il connaissait son potentiel, mais savait aussi qu’il ne pouvait plus le laisser partir en mission avec son ancien quatuor. En effet, au plus grand bonheur de Kron, Bruton et Joy allaient avoir un bébé. Seulement, à son plus grand désarroi, sa morale portant malheur à quiconque croiserait son chemin avait atteint un tel niveau qu’elle risquait d’impacter négativement le moindre de ses équipiers, y compris leur quatrième membre. Le faucheur n’eut ainsi d’autre choix que d’accepter de travailler en solo, ne souhaitant plus jamais revivre la perte de personnes dont il était proche du fait de sa morale. Dans le fond, il suspectait d’ailleurs cette dernière d’être responsable de ce qui était arrivé à ses trois meilleurs amis sur le front. Kron eut ainsi droit à des missions de plus en plus difficiles. Et malgré son caractère provocateur, son manque de professionnalisme et son penchant pour la boisson, il finissait toujours tôt ou tard par les mener à bien. Même les plus périlleuses ! Surtout les plus périlleuses…
Rendant souvent visite à sa nièce adorée Rosie, Kron accorda à de nombreuses reprises son aide à cette dernière. En la formant au mieux, il espérait qu’elle aussi puisse devenir une grande rebâtisseuse, comme elle en rêvait. Mais il ne s’attardait jamais bien longtemps, le travail l’appelant et la peur que sa malchance retombe sur eux étant permanente. L’amour lui était également impossible sur le long terme, de peur qu’il perde ses épouses à cause de cette même morale tôt ou tard. Il troqua donc la femme pour la bouteille. En réalité, derrière une bonne couche de cynisme et un je-m’en-foutisme apparent se cachait une volonté profonde de protéger ceux à qui il tenait le plus de lui-même. Raison pour laquelle, il ne devait jamais rester trop longtemps au même endroit, ni ne jamais trop s’attacher aux personnes. Pourtant, il ne réussit jamais vraiment à apprécier la solitude et finissait toujours inexorablement par revenir aux côtés de ses proches.
Hélas, alors qu’il venait d’accomplir sa dernière opération de rebâtisseur pour l’APF, on l’informa de la disparition de sa belle-sœur Joy. Cette nouvelle fut le coup de grâce pour lui. Apprenant l’état de son frère suite à cette nouvelle et ne pouvant que se figurer celui de sa nièce, Kron s’enferma alors définitivement et plus que jamais dans l’alcool, commençant même à boire pendant les missions. De cela naquit d’ailleurs la légende selon laquelle ses compétences seraient décuplées par 4 après en avoir ingéré ; faisant de lui le seul rebâtisseur plus efficace ivre que sobre. Dévasté, mais refusant d’imiter son frère en abandonnant ses fonctions, le rebâtisseur finira par songer très fortement à cette éventualité lors du grand incendie qui frappa l’Académie de Célestia.
Il était de garde cette nuit-là. C’était à lui de s’assurer que rien ne se produise. Mais il avait bu. Il revenait d’une mission pour l’APF menée aux côtés de la jeune Agent Spéciale Silver Dugivre d’Atolcost. Et il avait besoin de boire encore plus que d’habitude pour oublier. Il était de garde cette nuit-là. Il avait bu, mais pas assez pour ne plus être lucide. Il comprenait très bien tout ce qu’il se passait autour de lui. Et rien ne semblait anormal.
Il était de garde cette nuit-là. Et il l’a laissé passer.
Voilà ce qu’il se répétait jour et nuit après ces évènements. Ces vérités ne pouvaient quitter son esprit. Il revoyait encore les visages calcinés de ses anciens élèves, avec qui il mangeait au réfectoire ou buvait des coups dans les bars proches. C’était de sa faute. Tout ça était de sa faute et il le savait. Cela lui peinait de le reconnaître, mais Cladwell avait raison. Celui qu’il chambrait tous les jours en l’appelant par son prénom n’était plus d’humeur à rire suite à cette tragédie. Et il comprenait très bien pourquoi. Cela dit, Kron savait que le psychologue non plus n’était pas absent de tout reproche et il n’hésita pas à lui rappeler en quoi il était l’instigateur de ce qu’il s’était passé ; n’attendant rien de plus de lui qu’il en vienne aux mains pour lui régler son compte. Mais, au fond, même s’il y avait une part de vrai dans ses propos, le docteur ne pourrait rester son bouc-émissaire ad vitam aeternam.
Parti dans l’idée de remettre sa démission au Doyen Rupert et d’abandonner ses fonctions une bonne fois pour toutes, le vieillard assura à ce dernier que ce n’était pas de sa faute. Mais Rupert avait beau le lui répéter autant de fois qu’il le pouvait, rien n’y faisait. Le Doyen tout de blanc vêtu s’accusait lui-même, mais au fond, qu’importe ce qu’il lui dirait : rien ne pourrait jamais le faire changer d’avis. Rupert accepta donc sa démission en tant que professeur d’Histoire de Fabula, comprenant que ce serait une torture pour lui d’avoir à enseigner de nouveau devant des visages d’étudiants après ce qu’il s’est passé. Cependant, il refusa de reprendre son arme de rebâtisseur. Si Kron ne comptait plus se battre pour Célestia, le vieux créateur savait, au fond de lui, qu’il ne pourrait en revanche pas s’empêcher de se battre pour Fabula. L’une des dernières personnes qui le rattachait encore à la vie était sa nièce Rosie, qui irait quoiqu’il arrive au bout de son rêve pour devenir rebâtisseuse à son tour. Alors, allait-il l’abandonner à son sort dans un monde de plus en plus incertain pour qu’elle subisse la même fin que sa mère ? Il n’en était pas question.
Rongé par les remords, la culpabilité, la solitude et l’alcool, Kron poursuivit sa lente descente aux enfers en continuant de s’accrocher désespérément aux dernières choses auxquelles il tenait un tant soit peu. Essayant tant bien que mal d’enfouir les apparences derrière sa démarche décontractée, ses cheveux grisonnants et son dos vouté, le rebâtisseur vétéran n’accepte plus aujourd’hui que les missions que personne d’autre ne peut ou ne veut prendre. Raison pour laquelle il en vint même à enquêter sur Lord Black Tie - quelques jours avant l’arrivée de la vague de châleur – à qui il parvint à échapper grâce à sa morale, atterrissant sur Loisiria aussitôt après s’être sorti de l’Anti-Monde.
Devenu l’un des rebâtisseurs professionnels les plus expérimentés encore en activité, la dernière mission que Kron reçut du Doyen fut celle de protéger à tout prix les 4 Héritiers des Saisons où qu’ils aillent et quoiqu’il puisse se passer sur Fabula. Et bien qu’il se considère comme la dernière personne la mieux placée pour jouer les anges gardiens, l’oncle de Rosie n’a - encore une fois – pas pu s’empêcher de se rapprocher de ses « p’tits jeunes ». Ceux-là mêmes qui pourraient, en réalité, être bien plus que les nouveaux sauveurs de ce monde. Peut-être, en effet, pourraient-ils incarner la voie qui le mènera enfin à la rédemption.