Amandine

« Tu es trop pure pour ce monde, Amandine. Un vrai petit agneau. J’aurais presque pu ajouter qu’il faudrait plus de gens comme toi ; mais ce serait oublier qu’ils gardent une fâcheuse tendance à se faire dévorer tout crus. »

- Xavier « La Pieuvre »

D’aussi loin qu’elle s’en souvienne, « La Blanche Colombe » a toujours servi fidèlement la famille Van Arthur. Pour ainsi dire, la jeune fille aux grands yeux bleus si étranges ne se remémore pas du moindre moment de sa vie passé hors des murs du Palais Royal de Fort-Brillant. En effet, sa mémoire semble avoir omis toute la période précédant ses 6 premières années. Or, cet état de fait fut la source de bon nombre de crises existentielles auxquelles jamais personne ne put lui apporter de réponses claires et précises. Seul le prince Xavier Van Arthur s’y risqua ; bien qu’il tût de nombreuses informations à son sujet afin que sa jeune servante ne puisse se baser sur rien d’autre que ce qu’il voulait bien lui révéler.

Des propres dires de ce dernier, elle aurait été retrouvée dans son berceau, en plein milieu d’une forêt, par les chiens du Roi Claudius Van Arthur lui-même ; alors que le Minotaure était en pleine partie de chasse à courre. Il avait d’ailleurs pris la peine d’emmener son fils avec lui afin de l’initier à ce sport d’hommes dont il était si friand. Du reste, Xavier avoua se rappeler encore très bien de la surprise qu’il ressentit lorsqu’il se rendit compte qu’aucun des molosses n’avait attaqué le panier d’osier. Pas le moindre aboiement, ni croc sorti. Chacun d’eux était allongé sur le sol, les yeux levés au ciel d’un air inquiet. Jamais ne les avait-il encore aperçus si craintifs ; s’imaginant même qu’un véritable monstre devait être tapi dans ce panier.

Pourtant, lorsque le page du Roi inspecta l’état de ce qui reposait dans le berceau, il décrivit à sa Majesté un nourrisson tronc, dépourvu de bras, de jambes et même d’yeux. Bien que les chiens du Roi fussent blâmés pour cela, il demeurait malgré tout difficile de concevoir en toute honnêteté qu’ils aient pu être les responsables de ces déchirures. Notamment en raison de la netteté presque chirurgicale des coupures de ses membres et de l’absence de sang autour de leurs babines et de leurs crocs. En réalité, tous ignoraient depuis combien de temps elle avait été abandonnée ici et demeuraient parfaitement incapables d’expliquer comment cette dernière pouvait être toujours vivante dans son état. Avait-elle faim ? Avait-elle soif ? Faisaient-ils face à un véritable être humain, ou bien à une créature maléfique tout droit sortie de l’Anti-Monde ? Devant cet ensemble d’interrogations aux réponses introuvables ; le Roi Minotaure préféra faire comme si de rien n’était et repartit ; laissant la chérubine meurtrie derrière lui. Mais le Prince Xavier ne fut pas de cet avis. Conscient qu’il ne réussirait jamais à faire changer son Père d’avis ; il aurait discrètement donné l’ordre au page de ramener l’enfant au Palais dans le plus grand secret et de la confier aux servantes du château. Les raisons qu’il donna à Amandine pour justifier son acte n’étant autre que son incapacité à abandonner si cruellement une pauvre âme en détresse, et le fait qu’elle lui rappelait sa sœur.

Sans jamais lui avoir véritablement expliqué comment il avait procédé, ce dernier s’assura lui-même que soient placés sur la pauvre orpheline des améliorations prosthétiques en remplacement de ses membres perdus. Ces dernières étant entièrement basées sur les plans de celles qui équipaient alors chacun des membres de sa famille. Or, il s’agissait-là d’un outrage, d’un crime de lèse-majesté, puisque seuls les Van Arthur pouvaient en avoir le monopole. Aussi, les servantes royales qui recueillirent et formèrent durement l’enfant à leur profession furent grassement payées pour garder le silence et ne l’habiller qu’avec de longs vêtements qui cacheraient son corps entier. Rien ne devait dépasser. Ni main, ni jambe, ni pied. Seul ses yeux posèrent véritablement problème. Évidemment, jamais une servante aveugle n’aurait été acceptée au sein de la Cour Royale de sa Majesté. Aussi fallait-il finir par trouver un palliatif, car nul Van Arthur ne portait de telles améliorations. Or, il n’en fut rien. Du moins, pas avant les 6 ans de la jeune fille, forçant cette dernière à garder ses paupières closes en toutes circonstances. Pourtant, de façon assez étrange pour être soulignée, cela ne l’empêcha jamais vraiment d’agir et d’accomplir ses tâches comme toutes les autres, aussitôt fût-elle en âge de travailler. N’ayant jusqu’alors jamais vraiment rencontré le moindre membre de la famille royale, il était malgré tout assez courant qu’elle entende dire de la bouche des autres servantes que la Reine Louve elle-même, accompagnée de son fils, viendrait leur rendre visite dans la journée. Et ce, sans qu’elle n’apprenne jamais vraiment pourquoi. Attentive, et dotée d’une ouïe particulièrement développée pour palier à l’absence de vue, elle put malgré tout surprendre quelques conversations où la Reine semblait simplement demander comment se portait tout le monde. Et bien que les servantes affirmassent toujours que tout allait pour le mieux, la vérité n’allait, pour ainsi dire, pas forcément dans ce sens-là.

En effet, jamais la jeune fille ne comprit les raisons pour lesquelles tout le monde au château se comportait si durement avec elle. Pourtant persuadée de ne jamais avoir rien fait ou dit de mal, elle préférait toujours se laisser marcher dessus plutôt que de se rebeller contre qui que ce soit. Se contentant du peu qu’on daignait habituellement lui offrir, elle était pourtant anormalement chouchoutée et dorlotée à chaque passage de la Reine. Or, bien qu’elle ne pût jamais vraiment constater de ses propres yeux la façon dont les autres la regardait, elle pouvait malgré tout sentir le jugement, la méfiance ou bien encore la jalousie émanant d’eux. Et cela dura jusqu’à ses 6 ans ; où lui furent finalement offerts et placés des globes oculaires d’un bleu clair comme le ciel. Il était d’ailleurs pratiquement impossible de se rendre compte au premier regard que ses derniers fussent entièrement mécaniques ; composés d’une technologie datant de l’Âge d’Or Atolcostien, identique à celle des membres de substitution offerts aux Van Arthur. Or, la jeune fille ne garde plus aucun souvenir de la façon dont elle les a obtenus, ni de qui les lui a placés. Elle s’est simplement réveillée avec, un beau jour, sans raison apparente et sans que personne au château ne réagisse à ce changement brutal. Comme si elle les avait toujours eus. Et à cela, Xavier ne lui apporta jamais d’explication.

Entretemps, on lui avait donné un nom : Amandine. C’est n’est que lorsqu’elle entra officiellement au service de la Princesse Camellia Van Arthur, en tant que première dame de compagnie, que lui fut octroyé le surnom de « Blanche Colombe ». La vérité étant que, parmi tous les autres choix possibles pour ce poste, la Wyverne Rouge désigna Amandine ce jour-là uniquement parce que son jumeau le lui avait demandé, en échange d’un futur service. Alors, ses haillons se changèrent en belles robes, le lit de paille sur lequel elle dormait jusqu’alors devint un matelas moelleux, et elle eut même droit à de la bonne nourriture chaude. Camellia, qui était également dans la confidence, continua de couvrir sa dame de compagnie, tant au sens propre que figuré. Pourtant, cela ne l’empêchait pas d’être effrayée par la jeune noble tout de rouge et noir vêtue. Déjà, du fait des responsabilités que son rôle impliquait et du courroux du Roi s’il arrivait quoi que ce soit à sa fille bien-aimée. Mais d’abord et avant tout par la future Citoyenne Régente elle-même. Ayant été à la fois sa bonne à tout faire et sa confidente des années durant ; Amandine apprit plus de sombres secrets sur cette dernière que quiconque – hormis peut-être son frère – dans tout le Royaume. Ses colères froides, sa nature très exigeante ou encore ses retrouvailles interdites avec le Prince – pour ne citer que cela – contribuèrent, en effet, à maintenir l’humble servante dans un climat d’angoisse constant. Bien que Camellia ne fît jamais preuve d’une quelconque agressivité envers sa confidente ; cela n’empêcha pas cette dernière de constater les fortes prédispositions de la Princesse à la violence. Et ce, aussi bien sur le plan symbolique que physique. Terrorisée à l’idée de ce qu’il se passerait s’il elle essayait un jour de lui apporter la contradiction sur le moindre sujet ; la jeune servante n’osa jamais vraiment ne serait-ce que songer à pareille éventualité.

En somme, cette expérience forgea son caractère, renforçant sa timidité, son manque d’assurance et son introversion. De plus, si ses nouveaux yeux lui permirent d’enfin percevoir le regard d’autrui, celui qu’on lui lançait le plus souvent ne la poussait qu’à vouloir se faire toujours plus petite, au point de ne plus rien voir. Assez étrangement, seul le Général Jupiter semblait s’adresser à elle avec respect et bienveillance, donnant même parfois l’impression d’une certaine forme de complicité entre eux. En effet, le comportement des gens de la Cour – aussi bien celui des nobles que des serviteurs – les agaçaient tous les deux ; bien que pour des raisons différentes. Cela dit, même si Amandine se sentait toujours en sécurité lorsque son ami manieur de hache était dans les parages, cela n’était rien en comparaison de ce qu’elle éprouvait pour le Prince Xavier. Ce dernier avait toujours été bon avec elle, et sans qu’elle ne sache jamais pourquoi ; hormis qu’il disait la considérer comme « une petite sœur ». Du haut de ses trois ans de plus qu’elle, le Prince incarnait tout ce que la jeune fille tenait le plus au monde. Elle l’aimait du plus profond de son cœur. Mais il était trop parfait pour elle. C’était un Prince, destiné à épouser une belle et jeune noble. Là où elle n’était qu’une sans-le-nom, une servante comme tant d’autres, imparfaite et maladroite. Elle ne se sentait pas digne de lui, et encore moins de son amour. Raison pour laquelle elle ne parvint jamais vraiment à l’appeler directement par son nom. Tout ce qu’elle pouvait faire pour ne pas trop souffrir de cette situation, c’était poser ses rêves sur le papier. Le jeune Seigneur Pieuvre lui avait appris à lire et à écrire pendant ses heures perdues. Chose qui la motiva à rédiger toute une saga s’inspirant très fortement de sa vie et de sa façon de voir les choses. Ainsi, elle parvenait à extérioriser au maximum tout ce qu’elle avait sur le cœur. Bien piètre écrivaine, elle reste malgré tout assez satisfaite de son œuvre qui demeure l’une des rares choses pour lesquelles elle estime être douée. Bien qu’elle puisse prétendre l’inverse de façon faussement modeste.

Xavier lui offrit même une machine à écrire CloakValienne, une fois revenu de son long voyage à travers Fabula. Voyage qui valut à ce dernier d’être renié par son père le Roi et emprisonné. Jugement qui fut un coup terrible au moral d’Amandine qui n’ignorait pourtant pas leurs velléités, mais n’aurait jamais pu imaginer qu’ils aillent si loin. Continuant de lui rendre visite au nom de sa sœur, la Wyverne Rouge, afin de lui porter des livres, de la nourriture et l’écouter parler ; la jeune servante se rendit hélas compte que : plus le temps passait, plus le Xavier qu’elle connaissait semblait disparaître pour laisser place à un Seigneur Pieuvre toujours plus avide de vengeance. Priant tous les soirs pour que cette sombre phase lui passe une fois le règne du Roi Minotaure achevé - laissant ainsi place à l’avènement du Dragon Noir qui gracierait bien tôt ou tard son neveu - les évènements qui firent suite au décès de Claudius Van Arthur n’allèrent malheureusement pas dans ce sens. Se sentant désormais isolée, sans repère ni la moindre confiance en elle, et craignant de perdre tout ce à quoi elle a un jour été attachée du fait de la guerre en cours ; Amandine cherche aujourd’hui à tirer au clair certains mystères gravitant aussi bien autour d’elle que de son entourage. Persuadée qu’elle parviendra à ramener Xavier du bon côté - tout en continuant à fidèlement le servir – la Blanche Colombe ne peut néanmoins cacher que la simple présence de ce beau génie qu’elle aime tant commence, malgré tout, à la mettre de plus en plus mal à l’aise…

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