Xavier

« Le tyran qui règne par la peur verra son empire se dissoudre lorsque plus personne ne le craindra. Là où le partisan de la République, proche de son peuple, n'aura à s'en faire que lorsqu'il ira à l'encontre de leur quête éternelle de bonheur. »

- Xavier « La Pieuvre »

« Vous serez bientôt roi » lui répétait-on. « Peut-être le meilleur de notre histoire, au vu de votre intelligence, de votre ouverture d’esprit et de votre altruisme ». Ce genre d’affirmations et de flatteries accompagnaient tant le quotidien de l’ancien prince Xavier Van Arthur – mieux connu aujourd’hui sous le surnom de « La Pieuvre » - qu’il en vint à s’en persuader. On le disait destiné à accomplir de grandes choses. Douce ironie…

Frère jumeau de la Citoyenne Régente auto-proclamée Camellia Van Arthur « La Wyverne Rouge », Xavier est un homme opiniâtre, jusqu'au-boutiste et prêt à manipuler chacune des personnes gravitant autour de lui pour atteindre ses objectifs. Rebelle dans l’âme, suborneur et fermé à toute contradiction ; il n’en demeure pas moins cultivé, séduisant et armé de grandes idées pour améliorer les conditions de vie de son peuple sur tous les plans. En effet, grandir dans les plus hautes strates d’une société médiévale en tant que prince héritier du Roi Minotaure ne fut pas sans impacter son comportement et sa vision des choses. Heureusement pour lui, la simple présence de sa sœur à ses côtés suffisait à ce qu’il ne daigne jamais s’écarter du droit chemin. Les jumeaux étaient comme les deux doigts de la main durant leur enfance. Inséparables, protecteurs, prêts à rendre n’importe quel service en sachant que la pareille leur serait rendue. À force de passer tout leur temps ensemble, ils finirent même par s’influencer l’un l’autre sur de nombreux sujets. Bien que la balance penchât clairement plus d’un côté que de l’autre…

Il faut dire que Xavier savait se montrer très persuasif. En sa qualité de futur souverain du Royaume de l’Hiver, il fut formé par les meilleurs professeurs de Fort-Brillant. Magie, stratégie, éloquence, combat, diplomatie et autre cours de bienséance étaient ainsi régulièrement au programme. Mais aucun de ses enseignants ni aucune des matières étudiées ne le passionnèrent autant que les leçons du « Grand Vautour » Salazar Vóron. Ensemble, ils abordaient ce que signifiait « être un bon souverain », échangeaient leur point de vue sur la société, discutaient philosophie, idéologie, politique et Histoire. Cela poussa le jeune prince à s’intéresser très jeune aux différents ouvrages qui prenaient la poussière dans l’immense bibliothèque royale du palais. Fort de ses nouvelles connaissances, il put forger son esprit critique ainsi qu’une conception du monde et des choses allant à l’encontre de la doxa Fortianne. Bien sûr, son opposition aux normes et aux valeurs défendues par les hommes tels que son père remontait déjà à bien plus loin dans le temps. Mais toutes ces lectures, ces discussions, et ces visites auprès de dirigeants internationaux lui permirent d’enfin pouvoir mettre des mots sur ses idées. L’obscurantisme, l’iniquité et l’exploitation de l’homme par l’homme : voilà ce qui pourrissait la société à ses yeux. Entrant en opposition frontale avec son père afin de tenter de le convaincre de changer les choses pour le mieux, il n’eut droit qu’au mépris et au désaveu de ce dernier.

Bien qu’il fût issu de sa chair et de son sang, Xavier savait que le Roi Minotaure le considérait comme un faible, indigne de porter son héritage. Trop filiforme, trop sensible, trop précieux, versant davantage dans l’intellectualisme que dans les nobles activités physiques… Les raisons étaient nombreuses de sa détestation. En outre, il ne se reconnaissait tout simplement pas en lui. Hormis peut-être dans sa popularité auprès de la gent féminine. Même avec toute la mauvaise foi du monde, il ne pouvait lui retirer ses talents de bourreau des cœurs de jeunes jouvencelles. Pourtant, à ses yeux, il restait trop doux avec elles, trop attentionné, pas assez dominant. Ou, à l’inverse, n’éprouvait-il simplement aucun amour, ni affection pour elles ; les jugeant trop inintéressantes ou intéressée. En d’autres termes : non seulement son fils incarnait tout ce qu’il haïssait, mais en plus il se permettait de lui dire comment diriger son royaume. Mais magnanime, il partit du principe que ce n’était là qu’une phase, qu’avec l’âge son fils changerait pour lui faire honneur et devenir un successeur digne de porter la Couronne Cornue et le nom des Van Arthur. Seulement, en tant que Van Arthur justement, il demeurait un dernier point commun qui les unissait tous deux : le fait d’être aussi incroyablement borné l’un que l’autre. Autant dire qu’avec le temps, le jeune effronté descendit de plus en plus dans l’estime de son père. Et vice-versa.

Malgré les conseils de Vóron qui l’enjoignait à se contenter d’attendre que son heure vienne pour pouvoir monter sur le trône et ainsi avoir champ libre pour établir sa société idéale ; Xavier se refusa à l’idée de rester là, à attendre les bras croisés, pendant que ses futurs sujets subissaient les lubies d’un monarque absolu ne jurant que par des traditions rétrogardes. Malgré toute l’influence qu’avait pu avoir le Grand Vautour sur lui, le seigneur Pieuvre demeurait en opposition fondamentale avec son ancien instructeur sur les questions relatives à leur conception de l’Humain. En effet, là où le Maître Stratège aux yeux rouges considérait que seul l’humanité en tant qu’être collectif importait ; le jeune prince aux yeux violets partait du postulat inverse. D’après lui, l’être humain en tant qu’individu ne pouvait être assimilé à un autre, et méritait donc d’être considéré comme tel. En d’autres termes, le nombre et le long-termisme ne primaient ni sur l’éthique, ni sur ce qu’il convenait de faire à l’instant présent. Aussi, il commença à prendre un malin plaisir à faire tourner en bourrique son père dès qu’il en avait l’occasion. Notamment en désobéissant insolemment à ses ordres ou à ses interdictions, remettant ainsi en cause sa royale autorité. Et pour ce faire, rien de mieux que d’en profiter pour inclure sa très chère fille dans l’équation. Xavier était, en effet, rapidement parvenu à faire adhérer sa sœur à ses convictions. Tous deux partageaient le même idéal ; bien que le sien fût davantage guidé par des apports individuels concrets et palpables, là où Camellia donnait plutôt la part belle à la symbolique sociétale et aux droits sociaux.

Ne pouvant que constater la « mauvaise influence » que le prince avait sur sa descendante préférée, Claudius fit ainsi en sorte de séparer les deux jumeaux le plus possible tous les jours. Ce dernier leur fixait des obligations aux coins les plus opposés du palais, afin de s’assurer qu’ils ne puissent pas se croiser. Pourtant, Xavier et Camellia parvenaient toujours à ruser pour se retrouver en secret tous les soirs dans la chambre de feu leur mère « La Reine Louve ». Les deux jumeaux affectionnaient tout particulièrement ces réunions nocturnes en ce lieu – rendues possible par la complicité du Ministre Raimond de Blafardian « Le Surmulot » qui en avait gardé la clé – puisqu’elles leur donnaient l’impression de refaire le monde ensemble tout en incluant dans leurs discussion endiablée l’esprit de leur mère bien-aimée. Celle-là même qui les emmenait si souvent avec elle lors de ses visites royales auprès du peuple de la basse ville, et qui avait tant d’amour à revendre à l’égard de son fils qu’elle complétait à elle seule la part vacante de son époux. Hélas, cette dernière fut finalement rattrapée par la maladie. Le Roi Minotaure considéra alors le bas peuple comme responsable de la contamination de sa femme et prit donc la décision de mettre en terme à ces excursions.

Son décès marqua profondément Xavier, qui mit plusieurs années à s’en remettre ; tout en amplifiant la haine viscérale qu’il ressentait pour son paternel qui semblait déjà avoir tourné la page en s’acoquinant de nouvelles maîtresses. Mais, dans son malheur, il put au moins saisir l’ampleur de l’insalubrité générale qui régnait sur Fort-Brillant hors du palais royal, ainsi que la nécessité de réformer impérativement et le plus vite possible leur système sanitaire. Et s’il est vrai que les jumeaux Van Arthur n’étaient pas non plus complètement d’accord sur tous les points, ils le furent bien assez souvent pour que Xavier promette à sa sœur qu’aussitôt après son couronnement : il la ferait monter sur le trône pour régner à ses côtés.

En outre, si beaucoup de futures réformes leur tenaient à cœur : la nécessité de faire progresser le Royaume de l’Hiver était probablement leur intime conviction la plus partagée. Seulement, le progrès ne passait pas seulement par la mise en place de nouveaux droits ou de nouvelles institutions. Il passait aussi par la démocratisation de l’évolution technologique. En effet, peu de temps après l’acquisition de leur titre de prince et de princesse héritiers de Fort-Brillant – alors à peine âgés de trois ans - vint l’acquisition de nouveaux membres artificiels. Les leurs seraient des jambes robotiques conçues par Atolcost. Bien qu’ils ne fussent pas en âge de comprendre les tenants et aboutissants de cette décision ; tous deux perçoivent malgré tout aujourd’hui ces améliorations comme quelque chose de très positif. Sans remettre en cause l’aspect purement égocentrique et intéressé du choix de leur père ; il s’agissait avant tout, à leurs yeux, d’un premier pas vers le progrès. De façon plus symbolique : ils incarnaient la première génération de régents ayant réellement grandit avec ces améliorations prosthétiques. Ces derniers y sont d’ailleurs tellement attachés qu’encore à ce jour : ils affirment avoir l’impression d’être tout simplement nés avec. Accepter ce progrès signifiait faire preuve d’ouverture. Et faire preuve d’ouverture signifiait ouvrir la boîte de pandore qui laissait le champ libre à tant d’autres possibilités…

Et ces possibilités, Xavier voulait plus que tout les connaître afin de pouvoir les exporter plus tard sur Fort-Brillant. Pour être le meilleur souverain possible, il lui fallait s’inspirer des autres nations, afin de ne plus seulement se contenter de la théorie et des visites diplomatiques bien encadrées. Aussi savait-il que l’Alliance de Protection de Fabula permettait un système de libre circulation des individus entre chacun de ses pays membres. Or, le Roi Minotaure finit par entendre parler de ce projet de voyage d’études et lui interdit aussitôt formellement de s’aventurer hors de Fort-Brillant. Ce dernier prétextait que s’il lui arrivait quoi que ce soit là-bas, c’est l’ordre de succession tout entier qui serait remis en cause. Une bien belle excuse qui, contre tout attente, ne l’empêcha pas de tout de même partir. Il fit ainsi le tour des plus grandes académies de Fabula, où il put assister aux cours des esprits les plus brillants de chaque continent ; parmi lesquels figuraient notamment : Albert Pistor, James Volts ou encore Max Cladwell. D’Atolcost à Mysandria, il put alors voir, sentir et comprendre, au-delà de ce que dépeignait les livres, comment l’on vivait vraiment en dehors des murs qui bordaient son royaume. Profitant pleinement de ce qui s’avérait être les meilleures années de sa vie, Xavier ne tarda cependant pas à être rattrapé par les conséquences de sa désobéissance. En effet, gardant le contact avec sa sœur où qu’il aille au travers de missives interposées, cette dernière finit par l’informer que leur père, fou de rage, l’avait banni de Fort-Brillant. Il ne pourrait ainsi revenir que lorsque ce serait à son tour de régner, et pas avant.

Autant dire que le seigneur Pieuvre n’apprécia pas du tout la nouvelle. Il voyait en l’exil une façon détournée de se débarrasser de lui en le privant de ses ressources, et – connaissant bien les rapaces qui composaient la Cour du roi – craignait que l’on charge des assassins pour s’occuper secrètement de lui et ainsi donner sa place à quelqu’un d’autre. Bravant ainsi à nouveau la proscription de son père ; Xavier revint finalement sur Fort-Brillant plus fort et déterminé que jamais. Armé de nouvelles connaissances et d’idées révolutionnaires à foison, ses poches étaient également pleines de moyens de pallier les difficultés de la vie de tous les jours sur son futur royaume. La transition de régime ne pouvait pas attendre. Pourtant, le seigneur Pieuvre reconnut lui-même des années plus tard qu’il s’agit-là de sa « plus grossière erreur ».

Le peuple Fortian n’était tout simplement pas prêt pour ce changement. Malgré le contexte sanitaire et sociétal déplorable dans lesquels ils vivaient, la plupart d’entre eux demeuraient trop attachés à leurs traditions pour si vite les abandonner et passer si soudainement à tout autre chose. Aussi fut-il fustigé pour son départ à l’étranger, perçu par beaucoup comme un crime de lèse-majesté ; ce qui donna lieu à son procès. Le Roi Minotaure, d’abord enclin à punir de mort son fils, finit par entendre raison et souscrivit plutôt à la peine suggérée par son Grand Conseiller à la poigne écarlate. Ainsi, le prince Xavier Van Arthur fut déshérité, son nom lui fut retiré de même que son droit d’héritage à la Couronne Cornue et au trône de Fort-Brillant. Enfin, il fut condamné à la prison à perpétuité et enfermé dans les geôles du palais royal.

Trois ans. Il resta trois ans à ruminer sa frustration et sa spoliation dans la pénombre de sa cellule. Accusant aussi bien ce peuple ingrat pour lequel il comptait tout donner que le reste des membres qui composaient son ancienne famille pour l’avoir abandonné de la sorte ; la Pieuvre laissa les ténèbres et l’amertume pénétrer son cœur et le changer. Seule sa sœur jumelle bien-aimée et sa servante, Amandine, lui tinrent compagnie et lui apportèrent tout leur soutien durant ces longues années de privation. Elles furent ses seules confidentes, ses derniers remparts contre la folie qui le guettait. Lui qui souhaitait simplement améliorer les conditions de vie sur Fort-Brillant en aidant les opprimés à subvenir au mieux à leur besoin se retrouvait maintenant en cage, puni pour avoir été trop attentionné à leur égard. Renié, bafoué et ostracisé, la Pieuvre n’a pourtant jamais abandonné sa fierté. À vrai dire, cette dernière ne fut jamais aussi prononcée qu’après son enfermement. Jamais il ne laisserait son père le briser. Jamais il n’abandonnerait son grand projet. Quand bien même sa misanthropie ne cessait de s’accroître, il achèverait ce qu’il a commencé. Sauf que ce ne serait plus tant pour son peuple, et bien davantage pour lui-même. Il était tout simplement trop tard pour reculer, à présent. Il avait trop sacrifié pour ne pas obtenir gain de cause.

Et effectivement, après ces trois années coupé du reste du monde, Xavier fut finalement gracié par sa sœur Camellia. Celle-là même qu’il avait tant conseillé au fil de ses visites et qui venait tout juste d’être nommée héritière légitime de la Couronne Cornue par leur père, lors de ses derniers instants. Alors à son tour nommé Maître Stratège de « La Wyverne Rouge », Xavier n’eut pas le temps de célébrer convenablement la mort du Roi Minotaure en raison de la guerre qui se préparait et qui l’opposait à son oncle « Le Dragon Noir ». Mais d’abord et avant tout : au traître à la poigne rouge qui l’avait fait enfermer pour des raisons qu’il ne connaissait que trop bien. Devenu la tête pensante du camp des Loyalistes, le seigneur Pieuvre demeure intimement persuadé que cette guerre lui permettra de régler définitivement ses comptes avec tous ceux qui ont osé se dresser sur son chemin et celui de sa sœur. Adoptant une stratégie visant à déifier cette dernière afin de s’assurer les faveurs du peuple de Fort-Brillant, il n’ignore pas la dangerosité des forces ennemies et sait qu’il lui faudra utiliser toutes les armes à sa disposition pour en venir à bout. Même les plus controversées…

Considéré par beaucoup comme un pervers narcissique sournois n’hésitant pas un seul instant à jouer avec les sentiments d’autrui pour obtenir ce dont il a besoin, le prince déchu conserve malgré tout l’image d’un orateur hors-pair capable d’obtenir tout ce qu’il souhaite uniquement par les mots. C’est en tout cas ce que les faits tendent à prouver puisque ce dernier est effectivement parvenu à négocier avec le Grand Vautour l’interdiction de certains coups bas lors du conflit à venir, en dépit de ses nombreuses provocations. En effet, tous deux semblent connaître de bien sombres secrets concernant l’autre ; tout en sachant pertinemment qu’ils n’y auront recours qu’en cas de dernière nécessité. De plus, sur le plan international, le séduisant stratège s’est tout autant assuré de la non-intervention d’Atolcost dans le conflit que d’un accord durable avec le Parti Progressiste de Mysandria – ainsi qu’avec l’un de ses anciens professeurs étrangement revenu à la vie - afin d’obtenir l’avantage technologique, matériel et numérique sur les troupes Légitimistes du Dragon Noir. Grâce à toutes ses acquisitions et connaissances, ainsi qu’avec l’aide d’inattendus alliés de dernière minute - parmi lesquels se trouvent l’Héritier de l’Hiver chargé de sauver l’intégralité de son continent, ainsi que le fils caché du Major Alec Boldwin - Xavier parvint même à créer un dispositif révolutionnaire alliant magie et technologie. Une Technorune qui risque de s’avérer particulièrement utile pour obtenir la victoire finale.

Seulement, il ne saurait se satisfaire de cela. Pour vaincre Vóron et son oncle Qassius – pour lesquels il avait tant de respecter avant qu’ils ne l’abandonnent comme les autres – le seigneur Pieuvre garde plus d’un tour dans son sac. Des plans défiants toute attente et toute rationalité. Des projets démesurés qui réuniraient l’ensemble de ses connaissances ; parmi lesquelles figurent certains secrets qu’il est aujourd’hui le seul à connaître – pour d’obscurs raisons – et qui remonteraient jusqu’à son enfance. En somme, s’il ne subsiste plus aucun doute concernant les réelles motivations de Xavier ; personne ne semble pouvoir mesurer jusqu’où ce dernier est prêt à aller pour prouver qu’il a raison. Personne, à part peut-être la Citoyenne Régente elle-même. Mais, si tel est le cas, ce serait différent. Après tout, Camellia est sûrement l'être qui se rapproche le plus de lui en tout point. À un tel niveau que d’aucuns pourraient presque penser qu’elle est une extension féminine de sa personne.

De fait, là où elle réussit ; quelque part : il réussit lui aussi…