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Nommé plus jeune Maître d’armes de toute l’histoire du Royaume de l’Hiver par le Pilier du Devoir de Fort-Brillant lui-même ; « Le Dragon Barbu » est aujourd’hui reconnu comme l’une des plus fines lames du continent d’Hivrian. Ce surnom qui découle directement de son étrange faculté à changer de sexe biologique à chaque éternument - rappelant l’hermaphrodisme dudit reptile - lui fut affublé lors de sa cérémonie d’anoblissement. Évènement qui fut également accompagné par la création de sa nouvelle Maison : celle des de Sotome.
Recueilli à la naissance par un mercenaire Gévaudien, ce dernier ne put jamais vraiment identifier si l’enfant était né fille ou garçon. Bien que cela lui importait peu en réalité puisqu’il se contentait d’adapter le choix du pronom à employer après chaque éternument. Malédiction, héritage magique ou simple Morale : tous ignoraient l’origine de ce phénomène et ne cherchèrent jamais vraiment à creuser la question. Ayant sillonné les terres de l’Hiver ensemble depuis plusieurs décennies, l’anomalie de Jude ne fut jamais rien de plus à leurs yeux qu’une simple curiosité comparé à ce qu’ils avaient pu expérimenter par le passé.
D’autant plus qu’au-delà de cette histoire de sexe biologique alternant : bien d’autres spécificités leur sautèrent aux yeux. Notamment la particularité qu’avait l’enfant à toujours demeurer placide, inexpressif et muet comme une carpe – ne s’exprimant vocalement que lorsque cela en valait réellement la peine - en toute circonstance. Révélant petit à petit, au fil du temps, le reste de ses nombreuses capacités au grand jour ; les membres de son groupe de mercenaires finirent par déceler en son potentiel une source inépuisable de possibilités. En effet, mémorisant visuellement – et sans jamais les oublier – chacune des actions réalisées par ses alliés dans leur quotidien ; il ne suffisait à Jude que d’un simple toucher sur le front pour habituer le corps et l’esprit d’autrui aux bons mouvements à employer en fonction des circonstances. Cette capacité permit ainsi à ses amis d’éviter de recommettre de nombreuses erreurs ; ce qui leur sauva maintes fois la vie au cours de leurs différentes missions. De ce fait, sa présence fut rapidement réclamée à chaque nouvelle session d’entraînement. À cela s’ajoutait également sa faculté de remaniement partielle de l’espace et du temps, lui permettant toujours d’intervenir pour sauver la situation avant qu’il ne soit trop tard.
Seulement, être un bon observateur ne signifiait pas pour autant être un bon combattant. Raison pour laquelle le père de Jude se mit en tête de lui trouver une arme de prédilection afin de l’y former convenablement. Or, ce fut peine perdue puisqu’à son incompréhension la plus totale : l’enfant semblait déjà savoir manier chacune d’entre elles à la perfection. Lance, hache, sabre, arc, dague et même tome de magie ! Ses prouesses étaient telles que le vieux mercenaire se demanda sincèrement s’il n’avait pas adopté la réincarnation d’anciens héros et héroïnes de guerres aux multiples vies antérieures. Pourtant, il demeurait bel et bien une arme unique que l’enfant prodige ne put jamais soulever. Une relique enchantée ancestrale : Instructor, l’épée-fouet incandescente de son père ; offerte à ce dernier par son ancien propriétaire en échange de ses services. En effet, chaque nouvelle tentative se soldait par ses doigts qui brûlaient aussitôt après avoir posé ses mains sur son pommeau. Chose qui ne fut pas sans amuser le mercenaire vétéran qui lui expliqua que : « seul son propriétaire légitime peut la manier ».
Néanmoins, constatant que seule cette dernière semblait susciter une émotion sur le visage habituellement impassible de Jude – tantôt l’admiration, tantôt la volonté de réussir – il fut décidé que l’enfant se spécialiserait dans la voie de l’épée ; de manière à peut-être un jour reprendre le flambeau. Or, ledit jour eut finalement lieu bien plus tôt que prévu…
En effet, peu de temps après le septième anniversaire de l’épéiste aux cheveux et aux yeux bleu foncé, l’escouade de mercenaires se rendit dans la cité de Fort-Brillant où les attendait leur prochaine et dernière mission. Seulement, n’eurent-ils pas même le temps de la mener à bien que le Roi Gilford Cœur-de-Lion – prit d’une folie soudaine – lança l’invasion d’Hivrian tout entier, provoquant ainsi le début de la Seconde Tempus Belli. Cette proclamation de guerre fut à son tour suivie par la déclaration d’opposition de Claudius Van Arthur ; engendrant l’interdiction pour toutes celles et ceux alors présents sur place de quitter les lieux. Bien sûr certains s’y risquèrent, préférant tenter leur chance plutôt que de subir les conséquences de la guerre à venir. Tous périrent ; abattus aussi bien par les troupes Gévaudiennes que Fortiannes. Se retrouvant bloqué entre les hautes murailles de la nouvelle Cité-État autoproclamée ; le petit groupe n’eut d’autre choix que de participer à la lutte aux côtés des insurgés de Fort-Brillant. Quitte à être coincés avec eux, autant faire contre mauvaise fortune bon cœur en espérant être récompensés pour leurs bons et loyaux services une fois le conflit remporté.
Ces derniers furent ainsi placés dans la Forteresse de la Cité- État dont la protection était assurée par Qassius Van Arthur, frère du Minotaure et commandant des armées Fortiannes encore sur place. Seulement, durant cette période, ce ne furent pas leurs compétences martiales qui durent être mises à rude épreuve mais bien leur patience. En effet, un siège fut mis en place par l’armée Gévaudienne ; privant ces derniers de toute aide ou ressource extérieure. Et si les premiers jours furent marqués d’un succès certain - les insurgés parvenant à repousser les assauts ennemis sans connaître trop de pertes – le temps commença à se faire long. Rapidement, la nourriture vint à manquer et les maladies se propagèrent à travers tout le bastion. Jude et ses pairs durent ainsi endurer l’enfer pendant un temps qui leur sembla une éternité. Savoir comment rompre ce siège allait bien au-delà de leurs compétences. Pourtant, ils ne cessèrent jamais de se battre pour leur vie et celles des personnes bloquées avec eux ; ce qui ne manqua pas d’être remarqué par Qassius Van Arthur lui-même. Considérés non plus par ce dernier comme de simples mercenaires mais bel et bien comme de véritables compagnons d’armes – sans la moindre distinction d’âge, de genre ou de caste sociale – chacun d’entre eux préférait désormais mourir plutôt que de voir cette forteresse tomber.
Cela dit, il était quelqu’un d’autre parmi leurs alliés assiégés qui souscrivait plus que tout à cette idée. De façon peut-être même un peu trop prononcée aux yeux de Jude. En effet, plus le temps passait, plus ses doutes concernant une future tentative désespérée et irréfléchie entreprise par l’un des leurs se concrétisaient. Profitant de son jeune âge pour échapper à la vigilance de ses pairs ; l’enfant au visage inexpressif put ainsi surveiller les faits et gestes du garçon à l’origine de ses suspicions. Or, il ne s’agissait pas là de n’importe quel garçon ; mais bien d’Esteban Van Arthur, fils de Qassius et Shadia Van Arthur. Comprenant finalement que ce dernier ne supportait plus l’inaction de son père et tenterait de quitter la forteresse par tous les moyens pour partir affronter les hordes ennemies et ainsi briser le siège ; Jude n’eut d’autre choix que de s’interposer.
Malgré tout son respect pour le Dragon Noir et les bonnes intentions de son fils, il était évident que le jeune lancier aux apparats dorés serait abattu sur le champ ou fait prisonnier s’il entreprenait pareille attaque frontale. Dans les deux cas, ce qui risquait de lui arriver impacterait directement ou indirectement l’ensemble des assiégés Fortians. Or, son père et ses hommes avaient trop donné pour que leurs efforts soient gâchés par un jeune inconscient tout noble soit-il. Tentant dans un premier temps de raisonner ce dernier tout en refusant de s’écarter de son chemin, l’affrontement entre les deux enfants fut finalement inévitable. Or, la lutte demeurait parfaitement inégale. Esteban était armé, là où Jude ne pouvait se permettre de toucher à seul de ses cheveux au risque de voir les répercussions d’un tel acte retomber sur ses proches. Heureusement, sa vitesse, ses réflexes et sa bonne maîtrise du duel lui permirent finalement d’arracher la lance des mains de son opposant, à la suite d’un affrontement où tous deux savaient que la moindre erreur lui aurait coûté la vie.
Franc-jeu, le jeune Van Arthur reconnut sa défaite et tendit la main vers Jude en lui promettant d’abandonner son idée en échange de sessions d’entraînement et de leçons de combat de sa part. Sans être particulièrement enthousiaste à l’idée, Jude ne voyait pas de meilleure alternative et accepta son offre. Malgré tout, les deux enfants devinrent finalement inséparables ; au point de se considérer comme meilleurs amis. Pédagogue et toujours de bons conseils, Jude concluait chacun de ses entraînements avec Esteban en lui touchant le front ; afin que ce dernier puisse à jamais se souvenir de chaque placement, de chaque coup échangé et de chaque erreur commise. Leurs petits duels furent d’ailleurs si récurrents que Qassius lui-même finit par constater les progrès de son fils ; devinant aisément à qui il les devait. Aussi, cela ne fit que confirmer sa décision de faire participer les deux petits guerriers à la charge finale contre les troupes Gévaudiennes. Celle-là même qui mit définitivement fin au siège. Seulement, cette dernière ne fut pas sans pertes. Le manque d’eau, de sommeil et de nourriture avait affaibli tout le monde ; et ni Jude, ni son père ne furent figures d’exceptions à la règle. Bien qu’à bout de force, les deux mercenaires luttèrent jusqu’au bout. Blessés et épuisés, tous deux s’effondrèrent avant l’annonce de leur victoire. Et si les soigneurs parvinrent finalement à tirer l’enfant d’affaire ; le vieux mercenaire, quant à lui, finira par succomber à ses blessures. Respectant ses dernières volontés, les quelques mercenaires survivants de son ancien groupe se rendirent au chevet de Jude et déposèrent à ses côtés l’épée-fouet de son père, en guise de cadeau d’adieu. La pauvre âme endeuillée à la mine habituellement si inexpressive - et pourtant si triste ce jour-là – venait alors tout juste de devenir son nouveau propriétaire légitime et pouvait désormais la brandir au ciel sans se brûler.
Se retrouvant dès lors sans toit, ni figure paternelle - maintenant que la guerre était terminée - ce fut finalement Esteban qui sauva la situation en implorant le Dragon Noir d’autoriser l’épéiste aux cheveux et aux yeux bleu foncé à rester à ses côtés, en l’honneur de ses services rendus et du sacrifice de son père. Ce dernier accepta. Pourtant, malgré toute sa reconnaissance, Jude n’eut jamais vraiment l’occasion d’exprimer à son ami l’ampleur de sa gratitude. Lui qui l’avait sorti de cette mauvaise passe adoptait depuis un comportement de plus en plus étrange en sa présence ; alternant entre franche camaraderie, inhabituelle timidité, bienveillance excessive et gêne palpable. Il lui fallut des années pour saisir l’origine du problème ; mais plus le temps passait, plus il paraissait clair que le jeune homme à l’armure dorée rutilante éprouvait des sentiments plus forts que de la simple amitié envers Jude. Du moins, envers l’une des deux Jude. Sentiments qui - d’après les rumeurs - auraient également été partagés par une autre Van Arthur, des années plus tard ; elle aussi formée au combat à ses côtés, mais ciblant pour sa part davantage l’autre de ses deux lui.
Or, le fait est qu’il n’y eut jamais deux Jude différents. Ni sa personnalité, ni ses souvenirs, ni sa substantifique moelle n’étaient altérés par ses éternuments. Homme ou femme, le Dragon Barbu demeurait la même personne, pourvue des mêmes sentiments et de la même mémoire. Seuls sa voix et son physique changeaient véritablement à chaque transformation. Or, le fait qu’on ne puisse l’aimer que pour une seule de ses deux apparences entraînait une incapacité de sa part à pleinement aimer en retour. Réalisation qui, de ce que l’on raconte, serait la principale cause de son vœu de silence. Choix qui limite désormais l’épéiste légendaire à ne plus pouvoir communiquer qu’au travers de connexions mentales.
Récemment contraint de choisir un camp dans le conflit qui oppose le Dragon Noir à la Wyverne Rouge, le Dragon Barbu demeure aujourd’hui encore fidèle à l’ancien sauveur de la Forteresse de Fort-Brillant. Non pas seulement pour Qassius lui-même ; mais d’abord et avant tout pour sa profonde amitié envers son fils « Le Lion-sot ». Si tant est que l’on puisse toujours parler d’amitié à l’heure actuelle… Exerçant désormais la mission qui lui fut confiée d’entraîner deux étranges alliés de dernière minute ; Jude continue d’accomplir son devoir le plus fidèlement et le plus efficacement possible. Et ce, peu de temps seulement après le départ d’Esteban qui lui promit de revenir vivant de sa campagne militaire dans les Terres du Nord de son oncle « Le Paon ». Malgré tout, le Dragon Barbu ne parvient, encore à ce jour, toujours pas à oublier l’angoisse qui fut la sienne lorsqu’on lui annonça des années auparavant - lors des expéditions punitives du Général Jupiter - la capture de son ami d’enfance par l’ennemi. Cette expérience marquante lui faisant désormais craindre pour la survie de ce dernier à chaque nouveau jour qu’il passe sur le front. Ne connaissant que trop bien la témérité du prince à l’égide dorée, et ne pouvant que constater le niveau de menace infiniment plus élevé auquel il se mesure cette fois ; la seule chose qu’espère Jude de Sotome à présent : c’est de ne pas avoir à enterrer une seconde fois l’être qui lui est le plus cher à cause d’une nouvelle guerre.