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Durant les décennies précédents la Première Tempus Belli, les Terres du Nord-Ouest ont longtemps étaient perçues comme les plus puissantes du Royaume de Gévaudan. En effet, ces dernières pouvaient compter en leur sein les plus valeureux et farouches guerriers du continent de l’Hiver, maniant aussi bien les armes que la magie. Si Fort-Brillant restait l’un des fiefs les plus prospères sur le plan économique, nul ne pouvait rivaliser avec l’influence du duché de Tour-Nouvelle, dirigée d’une main de fer par la Maison Van Nottingem. Noble famille perçue à l’époque comme plus influente encore que les Van Arthur, les Van Nottingem demeuraient de génération en génération le bras armé de la Couronne. Chacun de leur fils était voué à marcher dans les pas de leurs ancêtres en devenant des combattants redoutables capables de terrasser des garnisons entières à la seule force de leur bras. Cependant, ces derniers se devaient de toujours faire honneur à leur étiquette. Aussi, il était du devoir de leurs filles, sœurs et épouses de contribuer à leur donner bonne image. Il faut dire qu’elles étaient chargées de troquer la vision de brutes sans cervelles que l’on pouvait se figurer originellement d’eux, afin de mettre en avant leur raffinement, leurs bonnes manières et leur irréprochable sens de l’esthétisme. Elles avaient, en effet, hérité d’une morale les rendant particulièrement émotives et tout-à-fait à même de remodeler les sentiments de leurs homologues masculins à leur bon vouloir. Tout cela dans le but de s’assurer qu’ils soient irréprochables une fois confrontés à la bonne société, bien évidemment.
Seulement, au fil des années, les héritiers mâles se firent de plus en plus rares. Et ce, à tel point que lorsque la Première Tempus Belli éclata : le Duc Randolph Van Nottingem ne put en mobiliser aucun sur le front. Ce dernier n’ayant hérité, malgré tous ses efforts, que d’une demi-douzaine de filles. Shadia était la deuxième d’entre elles.
Terrorisé à l’idée de voir son territoire annihilé par Atolcost et Célestia, ou d’être renversé par les seigneurs qui lui obéissaient jusqu’alors du fait de la légende entourant sa Maison ; le Duc prit la décision d’abandonner l’héritage de son nom en mariant son aînée - bien qu’encore mineure - au proche Baron Edmund de Blafardian. L’union des deux maisons permit ainsi au duché d’accéder à une force armée élargie afin d’assurer une protection mutuelle certaine pendant toute la durée de la guerre. Bien que les deux territoires tinssent bon jusqu’au bout, ce ne fut pas au détriment de nombreuses pertes. Les Terres de l’Ouest furent les plus touchées par les conséquences du conflit, du fait de leur proximité géographique avec l’ancienne Capitale Royale. Les bombardements étaient incessants, les champs se faisaient raser, l’eau se retrouvait empoisonnée et l’air devenait irrespirable. Cet ensemble de circonstances mêlé à ce climat invivable de peur constante sonnèrent finalement le glas de la première des sœurs de Shadia qui préféra se donner la mort plutôt que de rester plus longtemps enfermée dans cet enfer, loin de sa véritable famille. En son honneur, la Maison Van Nottingem comme de Blafardian adoptèrent toutes deux une bannière verte ; couleur de la robe portée par la bien-aimée fille et épouse au moment du décès. Dès lors, chaque membre issu des familles présentes lors des funérailles fut invité à se draper exclusivement de vert, afin de ne jamais vraiment cesser de célébrer sa mémoire et son courage.
Cette perte abrupte et prématurée fut particulièrement difficile à endurer pour la jeune Shadia Van Nottingem, la marquant à jamais. Refusant depuis ce jour de porter tout vêtement n’étant pas de couleur verte, la nouvelle sœur la plus âgée de sa sororie voyait en son aînée une martyre s’étant sacrifiée par devoir et par amour pour la paix. Cette réalisation l’inspirant ainsi à suivre son exemple, en faisant toujours passer ses envies et besoins personnels après ce que sa fonction implique. Cherchant ainsi à représenter un modèle de substitution pour l’ensemble de ses plus jeunes sœurs, Shadia embrassa sa position de nouvelle héritière de Tour-Nouvelle en se pliant à toutes les obligations que cela impliquait. Sachant pertinemment que son père chercherait à la marier elle aussi, maintenant que la guerre était terminée - afin d’obtenir les fonds nécessaires à la reconstruction des Terres saccagées du Nord-Ouest - cette dernière prit toutes les dispositions nécessaires afin de devenir : l’épouse parfaite.
Amoureuse de musique – pratiquant elle-même la harpe depuis son plus jeune âge – et de couture, la nouvelle grande sœur des Van Nottingem ne se mit à jurer que par les convenances et la bonne tenue en société. Courtoise, élégante, maniérée, intelligente et réussissant du mieux qu’elle pouvait à maîtriser ses émotions ; il ne fallut que très peu de temps avant que la légende de sa grâce et de sa beauté ne se répandent dans tout le Royaume. Shadia était certaine que nul noble ne pourrait résister à la tentation d’accéder à la main de celle qui leur garantirait l’accès aux puissantes forces de Tour-Nouvelle. D’autant plus si cette dernière se complaisait dans son rôle de femme attachée aux traditions et à l’ordre naturel de choses. En effet, cette dernière se moquait de ce qui pouvait bien advenir de Tour-Nouvelle ; cette idole de la barbarie humaine pour laquelle l’on était prêt à s’entre-tuer. Tout ce qu’elle souhaitait, c’était honorer le sacrifice de sa sœur disparue en se dévouant corps et âme à ses fonctions ; et avoir droit, en retour, à un peu d’amour de la part de l’homme qu’elle épouserait. Seulement, le Duc, lui, ne comptait pas donner les rennes de Tour-Nouvelle à n’importe quel noble. Il refusa ainsi toutes les demandes en mariage de prétendants qu’il jugeait incapables de bien diriger ce Bastion légendaire. Et cela dura encore pendant plusieurs années. Randolph Van Nottigem savait que sa fille était devenue la femme la plus convoitée du Royaume et que s’il voulait que le duché de ses ancêtres soit honoré comme il se devait, il ne pourrait accepter qu’une demande provenant de familles plus puissantes et influentes que la sienne. Une Maison noble qui serait capable d’entièrement assurer la restauration de ses terres.
Et ce fut chose faite lorsque, 8 ans avant la Seconde Tempus Belli, un certain Claudius Van Arthur lui fit parvenir une missive lui ordonnant à demi-mot d’offrir la main de sa fille à son frère Qassius. Prenant compte de l’influence qu’avait alors Fort-Brillant, commençant lentement à dépasser Tour-Nouvelle sur à peu près tous les plans, ce dernier s’empressa d’accepter sans se donner la peine de demander son avis à la principale concernée. Il avait entendu parler de la volonté du Minotaure d’intensifier la militarisation de sa cité et voyait en cette union potentielle le parfait moyen de retrouver la gloire passée de son territoire. Shadia fut ainsi transportée jusqu’aux Terres de l’Est où elle put finalement faire la connaissance du futur Pilier du Devoir. Celui-ci n’avait d’ailleurs que trois ans de plus qu’elle, ce qui était assez rare sur Fort-Brillant, les femmes étant généralement bien plus jeunes que leur mari. Jouant cartes sur tables dès le premier jour de leur rencontre, Qassius lui fit savoir qu’il s’agissait-là d’une demande de son frère et aucunement d’une volonté personnelle. Il fut assez clair quant à la nature arrangée de leur union à venir qui risquait fort de n’être en rien un mariage d’amour ; ce dernier se contentant uniquement d’agir par devoir. Les débuts furent si formels que Shadia se demanda même si elle n’aurait pas moins de chance de séduire Qassius que son cheval. Pourtant, bien que froid, sévère et quelque peu distant, la dame aux robes vertes parvint malgré tout à déceler une forme d’affection à son égard qui sommeillait en lui.
Au-delà des apparences et des premières impressions, il fallut en réalité peu de temps à l’héritière légitime de Tour-Nouvelle pour percevoir les nombreux points communs qui subsistaient entre elle et son futur mari. Tous deux savaient ce que signifiait être le deuxième né d’une des fratries les plus puissantes de Gévaudan. Tous deux ne juraient que par leur devoir, considérant le sacrifice de soi au profit de leur aîné comme quelque chose de parfaitement implicite. Enfin, tous deux comprenaient les efforts fournis par leur moitié afin de rendre cette situation la moins douloureuse – voire la plus plaisante – possible pour l’autre. Par la force des choses, Shadia et Qassius finirent par mutuellement s’apprivoiser ; chacun faisant progressivement un pas vers l’autre. La Van Nottingem prenant sur elle pour intérioriser ses émotions, tandis que le Van Arthur tentait au mieux d’extérioriser les siennes au travers de quelques petites attentions.
Ainsi, tous deux se marièrent dans les jours qui suivirent, assurant au Minotaure le soutien militaire dont il rêvait et au Duc de Tour-Nouvelle l’apport économique et le prestige retrouvé tant attendus. Une gravure fut d’ailleurs réalisée pour l’occasion et entreposée dans la chambre de Shadia. Cette dernière arborant la plus belle de ses robes vertes face à un mari qui ne lui sourit pas. Les bardes du Royaume chantent d’ailleurs, encore aujourd’hui, leur interprétation de cet évènement et des sombres histoires qu’il semble couvrir. Bien que les versions divergent et s’opposent dans la plupart des cas, l’une d’entre elles semblent malgré tout persévérer en dépit des années. En effet, quelques jours à peine après cet heureux évènement, Shadia Van Arthur fut renommée « La Jument » à travers tout le Royaume. Pour certains, il s’agirait-là d’un renvoi à la phrase - amplement détournée et reformulée - qu’elle aurait prononcé par rapport à ses chances de séduire le cheval de Qassius. D’autres racontent que ce surnom proviendrait plutôt de ses talents équestres, cette dernière étant une habile cavalière.
Pourtant, la rumeur qui revient le plus souvent dépeint une tout autre histoire. Une légende selon laquelle Claudius Van Arthur lui-même - bien qu’il ne fût alors pas encore Roi - se serait targuer de l’avoir fait « hennir comme une jument ». Et ce : le soir-même de son mariage avec son frère, dans leur lit de noce. De ce que l’on sait, Qassius Van Arthur aurait effectivement aperçu son aîné conduire sa fiancée dans leur chambre, tandis que ce dernier était encore attablé. De plus, le Prince Esteban Van Arthur naquit près de 10 mois plus tard ; laissant le doute planer quant à sa véritable paternité. Surtout compte tenu de son caractère et de son physique qui semblent davantage se rapprocher de l’un des deux frères Van Arthur que de l’autre. Si cela justifierait, en effet, le manque total d’affection auquel Shadia eut droit de la part de son mari - suite à cette trahison de la part d’au moins l’un des deux participants - cela ne les empêcha cependant pas d’en faire une deuxième et de la nommer Camellia, en l’honneur de sa bien-aimée nièce. Du moins, officiellement. Le Roi Claudius Van Arthur lui interdisant d’appeler sa fille de cette façon, Shadia insista auprès de son mari pour qu’une fois majeure « Cammy » puisse partir vivre sa vie, loin de Fort-Brillant et du Minotaure. Elle savait ce que la chaire de sa chaire risquait avec son oncle, et – si l’histoire que l’on raconte est vrai – refuserait qu’il lui arrive la même chose qu’à elle. Qassius accepta.
Aujourd’hui entreposée comme un objet prenant la poussière au sein du Bastion Noir des Terres de l’Ouest dont son mari est le régent, la Dame à la robe verte et aux mèches blanchissantes est désormais tenue à l’écart de toutes les opérations en cours. Et ce, aussi bien par le Dragon Noir que par celui qui le conseille. Bien que continuant de juger légitime l’accession de Qassius au Trône et à la Couronne Cornue - acceptant son rôle de Reine tombé du ciel comme elle l’a toujours fait par le passé - Shadia n’en demeure pas moins dépitée par la tournure que prennent les évènements. Son fils partant au front pour la première fois contre sa propre famille, ainsi que l’épée de Damoclès plus que jamais présente au-dessus de la tête de tous ceux à qui elle tient rendent son incompréhension de la situation d’autant plus palpable.
Elle qui a passé toute sa vie à se comporter comme l’épouse parfaite, en dépit des injustices auxquelles elle dut faire face ou subir, se morfond de plus en plus dans la solitude et la mélancolie. Il demeure complexe à l’heure actuelle de démêler le vrai du faux concernant les différentes histoires gravitant autour de « la Jument ». Tout comme il reste pratiquement impossible de saisir la vraie nature des sentiments qu’elle éprouve pour Qassius et inversement. De toute manière, elle seule peut répondre à ces questions. Mais, depuis l’annonce de la troisième guerre à laquelle elle assiste de son vivant, cette dernière ne semble plus avoir grand monde à qui faire part de ses états d’âme. Après tout, qui s’intéresse aux dires d’une pacifiste compatissante et versant dans le romantisme en temps de conflit armé ?
Peut-être une étrange CloakValienne pleine d’énergie qui se risque à lui tenir compagnie en cette période troublée. Et ce, bien qu’elle soit elle-même terrifiée par la simple présence du Dragon Noir.
Seulement, il en faudrait plus d’une comme ça pour lui faire remonter la pente. Surtout après tout ce à quoi elle dut faire face. Elle qui avait enduré le siège de Fort-Brillant, restant fidèlement aux côtés de son mari tout en partageant généreusement sa nourriture avec les différents soldats et civils qui tenaient tant bien que mal – tout en tentant désespérément de remplacer leurs craintes et leurs angoisses par le peu de courage qui lui restait – se retrouve dorénavant condamnée à un sort qu’elle juge plus insoutenable encore. Un destin qu’elle aurait espéré ne jamais avoir à endurer de toute sa vie car le considérant comme bien plus cruel encore : le fait d’être laissée pour compte et privée d’amour. Et compte tenu de ce qui risque de se produire dans les jours qui suivront, il serait légitime de se demander jusqu’où cette dernière pourra aller avant de rejoindre sa grande sœur en empruntant la même voie qu’elle.
À moins bien sûr qu’un autre chemin ne se dessine …