Unmetredix Maisdeter

« Voilà le problème avec les grandes personnes. À force de nous prendre de haut, ils ne parviennent plus à lever la tête lorsque les gens de petite taille s’élèvent au-dessus d’eux. »

- Unmetredix Maisdeter « Le Lapin Nain »

Malgré sa petite taille, Maître Maisdeter a le bras long. Issu d’une famille de marchands itinérants, c’est lors de leur installation dans la cité de Fort-Brillant que les parents du jeune homme réalisèrent que leur fils était atteint de nanisme. Seulement, loin de considérer cet état de fait comme un problème pour leurs affaires, ces derniers préférèrent l’instrumentaliser afin d’attirer la curiosité de potentiels clients. Traitant le garçon comme un monstre de foire, ils cessèrent même de l’appeler par son véritable nom afin d’invisibiliser toute affinité susceptible de les trahir. Acceptant dans un premier temps de jouer le jeu, se rendant bien compte du succès de leur stratagème ; plus le temps passait et plus le jeune nain semblait déceler les véritables intentions de ceux qui l’entouraient. Or, rien de ce qu’il comprenait ne le motivait à continuer.

Bien qu’il pût - en observant attentivement ses parents - développer ses propres talents d’orateurs, de négociateur, d’analyste des comportements et de roublard ; cette vie ne lui convenait plus. Loin du rôle qu’il interprétait sur les places de marché, celui que l’on appelait alors « Nabot », « Demi-portion » ou bien « Court sur pattes » rêvait de grandeur, de luxe et de stabilité. En tant que fils de marchand, il avait appris à lire, écrire et surtout compter. Mais il ne voyait pas en cela une fin en soi. Simplement de nouvelles cordes à ajouter à son arc, dans l’attente d’une vie meilleure. Pour ainsi dire, après chaque journée de travail, il partait s’adosser à un arbre, loin de ses pairs, pour dévorer des recueils entiers qui pouvaient aussi bien traiter de politique que d’histoires graveleuses. Parfois même les deux en même temps. Spécialisés dans la vente de produits viticoles Gévaudiens, il était chose courante de voir les parents du jeune nain s’enfiler leurs stocks invendus avant chaque dîner. Habitude qui finit irrémédiablement par découler sur leur fils. En effet, bien qu’il buvait avec modération, préférant le goût du raisin aux appels de l’ivresse, ce dernier était rarement aperçu plongé dans ses lectures sans que ses lèvres ne trempent dans un bon verre de rouge.

Sachant pertinemment qu’il ne serait jamais ni le plus fort, ni le plus beau, ni le plus puissant des hommes, le jeune amateur de lecture, de vins et de belles femmes comprit bien assez vite que s’il voulait échapper à sa condition et vivre sa vie de rêve : il lui fallait être le plus malin. Ce qui semblait déjà bien plus dans ses cordes. Tout ce qu’il attendait, c’était qu’une occasion se présente à lui pour aussitôt la saisir. Il lui fallut attendre quelques temps, mais cette occasion inattendue finit par se manifester. Et sous un nom bien connu, de surcroît. Celui de Claudius Van Arthur dit « Le Minotaure ».

Alors de passage, afin d’observer de lui-même l’avancement des dernières installations militaires dans sa cité, le Régent de Fort-Brillant dans son armure dorée rutilante ne fut pas sans attirer l’attention du petit bonhomme aux habits rouges. Se doutant de qui était ce géant qu’il apercevait au loin et étant au courant de la réputation qu’on lui affublait, le rusé rêveur sut instinctivement sur quel pied danser avec lui afin d’obtenir ce qu’il souhaitait. Là où tous se prosternèrent aussitôt le virent-ils arriver, vantant ses mérites et sa grandeur : seul le nain resta debout, face à lui, tête haute et bras croisés. Feignant de ne pas connaître le Minotaure, allant jusqu’à le provoquer en lui demandant s’il meuglait ; ce dernier réagit exactement comme il l’attendait : en s’approchant dangereusement de lui, son immense lance de guerre à la main. En conséquence de quoi, le petit homme haut comme trois pommes brandit un minuscule glaive dans sa direction, qui sembla comme se ramollir et retomber au sol aussitôt fût-il sorti de son fourreau. Le ridicule de cette scène teintée d’allusions grivoises provoqua une véritable crise d’hilarité au seigneur de Fort-Brillant – très réceptif à ce genre d’humour - qui dût se tenir les côtes tant il n’arrivait plus à respirer. Reprenant finalement ses esprits, Claudius Van Arthur remercia le petit marchand pour ce divertissement de qualité. Le spectacle lui plut d’ailleurs tellement qu’il proposa même au trublion court sur pattes de devenir son bouffon attitré. Tel était, en règle générale, le plus haut poste qu’un nain pouvait espérer occuper sur Gévaudan. Et bien que leur profession consistât à être moqués, raillés et tournés en dérision ; il n’en fallut guère plus pour que ce dernier accepte.

Il était déjà habitué à ce genre de spectacle avec ses parents ; hormis que cette fois-ci, les choses seraient bien différentes. Déjà, il agirait pour son propre compte et serait seul bénéficiaire des apports de son nanisme. Ensuite, il aurait enfin droit au luxe, aux banquets et aux opportunités dont il rêvait tant. Mais ce qui lui plaisait vraiment le plus dans l’histoire, c’était sa future immunité. En effet, en tant que bouffon du Seigneur Minotaure, il pouvait tout se permettre. Pamphlets, poèmes, plaisanteries de mauvais goût et même critiques incisives étaient monnaies courantes avec celui que l’aîné des Van Arthur lui-même renommera : Unmetredix Maisdeter. Appellation dont il sera d’ailleurs très fier car dotée d’une grande subtilité à ses yeux. Elle conviendra également très bien au nain malin, surtout compte tenu de ses précédents surnoms. Au moins, celui-ci laissait entendre sa hardiesse et sa témérité ; et pas seulement sa petite taille. D’autant plus que venant du géant Claudius Van Arthur, le choix du prénom ne le dérangeait pas tant cette fois-ci. Le Minotaure n’était d’ailleurs jamais avare en demandes de divertissements, ce qui était une aubaine pour son bouffon qui ne manquait jamais ni d’idées, ni de répartie pour combler son Régent. En effet, Maisdeter savait parfaitement où se situait la ligne à ne pas franchir et jouait constamment sur le fait de s’apprêter à aller trop loin avant de tout désamorcer au dernier moment. Amoureux des belles lettres, ce dernier maniait les mots, la plume et la rhétorique comme personne. Or, là où le seigneur au casque cornu était persuadé qu’il s’agissait d’un humour gras, bas du front et empli de second degré visant à susciter le rire par l’absurde ; il n’en était rien, en réalité. Les taquineries pince-sans-rire du nain étaient certes subtiles, mais elles restaient sincères et avaient véritablement pour but de cracher son venin sous couvert d’humour au visage de certains individus dont il connaissait les réelles intentions. Et ce, sans que jamais ces derniers ne puissent y réagir. Pour ainsi dire, même lorsque les cibles de ses moqueries se rendaient compte de son premier degré pinçant, sa position mêlée aux rires du Minotaure les contraignaient à prendre sur eux en riant jaune. Il était celui dont on devait se moquer ; et qui pourtant parvenait toujours à ridiculiser son audience en se payant leur tête sans même qu’ils ne s’en rendent compte. Profitant ainsi de son rang pour critiquer Claudius, tout en le mettant parfois en garde subtilement et indirectement - au travers de poésie, de pièces ou encore de textes auxquels il pouvait s’identifier - Unmetredix Maisdeter put goûter aux joies de la vie de château où le vin, l’or, les livres et les belles femmes coulaient à flots.

Remarquant la passion que tous deux partageaient pour la gent féminine, il arriva d’ailleurs même quelquefois au régent de Fort Brillant de laisser son amuseur favori s’amuser avec ses courtisanes. Bien qu’il fût persuadé que son physique et son rôle de bouffon ne lui permettraient jamais de trouver l’amour véritable ; Maisdeter finit par accepter cet état de fait en s’abandonnant aux seuls plaisirs de la chair. Belles, laides, jeunes, vieilles, nobles ou servantes : peu lui importait. Lui-même considérait que, compte tenu de sa taille, son lit était de toute façon : « assez grand pour deux. Voire, pour plus ». Son appétit sexuel insatiable - avec ou sans romantisme - lui valut d’ailleurs d’être surnommé par Claudius Van Arthur lui-même « Le Lapin Nain ». Titre que Maisdeter considéra aussitôt comme sa plus grande fierté. Surtout venant de lui. Ainsi, tout allait pour le mieux. Et puis, vint la Seconde Tempus Belli.

Tentant de fuir Fort-Brillant avant que le conflit n’éclate, Maisdeter fut arrêté devant les portes de la cité. Trop attaché à sa vie pour se laisser exécuter pour cet acte de lâcheté, il fut contraint de combattre, comme tous les autres Fortians, pour protéger la Terre de l’Est des assauts incessants de Gévaudan. Le Lapin Nain dut ainsi s’improviser guerrier, conseiller et stratège ; adaptant son champ d’expertise en fonction des batailles à mener. Bien que n’ayant jusqu’alors jamais participé à la moindre guerre, il avait lu assez d’ouvrages dans sa vie pour connaître le minimum sur à peu près tous les points les plus essentiels. Ainsi, ses frères de batailles durent mettre de l’eau dans leur vin et accepter que ce petit bonhomme habitué aux critiques acerbes et aux plaisanteries douteuses les conseille, voire leur donne des ordres.

Blessé au visage lors de la bataille mettant fin au siège de la Forteresse de Fort-Brillant, il fut secouru à temps ; contribuant ainsi à son échelle au sauvetage de la Cité-État. En récompense pour ses bons et loyaux services, le Roi Minotaure anoblit son ancien amuseur ; lui octroyant ainsi le titre complet de Maître Unmetredix Maisdeter. Finissant par prendre connaissance des capacités de compréhension poussée du petit Maître vis-à-vis des réelles intentions d’autrui, mais ne pouvant se passer de son ancien bouffon, Claudius fit reconduire le nain à sa Cour. Renouvelant son poste tout en lui accordant une nouvelle protection rapprochée ainsi qu’un poste de conseiller royal ; Le Lapin Nain put également profiter d’un salaire plus élevé, de ses propres quartiers ainsi que d’une renommée nouvelle. Renommée qui ouvrira, soit-dit-en-passant, sa porte à de nombreuses prétendantes qui viendront cette fois-ci uniquement pour lui. Enfin, plutôt pour se marier avec lui ; n’ayant que faire de l’amour véritable. Mais, en bon hédoniste amoureux de la luxure, cela lui allait aussi.

Seulement, la mort du Roi Minotaure signa la fin de ses plus belles années. Démis de sa fonction d’amuseur royal qu’il occupait depuis plus de deux décennies, la Citoyenne Régente Camellia Van Arthur le nomma à la place : Valet de la Couronne Cornue. En effet, cette dernière décréta que le temps archaïque et rétrograde des bouffons pour rois était révolu. Jugeant cette activité beaucoup trop dégradante et stigmatisante pour les personnes de petite taille, la Wyverne Rouge confia ainsi au Lapin Nain la mission de démêler le vrai du faux dans tout ce qui se dirait aux quatre coins du palais. Et ce, sans avoir véritablement pris la peine de lui demander son avis avant de prendre cette décision. Aujourd’hui dépourvu de son ancienne immunité et condamné à un nouveau poste incroyablement plus dangereux qui l’expose à d’incessantes tentatives d’assassinats ; Maisdeter est également parfaitement conscient de ce qu’il risque en cas de désobéissance. Tout comme il se doute bien de ce qui lui arriverait s’il s’essayait avec les jumeaux Van Arthur au quart de tout ce qu’il avait bien pu dire ou écrire du temps de leur père. Condamné à servir ces derniers sans véritablement avoir de moyen d’échapper à ses fonctions, le Lapin Nain sait que de toute façon les choses seront sensiblement identiques s’il parvenait à rejoindre le camp des Légitimistes du Dragon Noir. Et n’ayant pas encore trouvé d’habiles paroles pour le sortir de ce pétrin, il fait désormais toute confiance en son esprit astucieux pour dénicher la meilleure issue possible. Et ce, quand bien même sa solution miracle laisserait à penser qu’il marche sur la tête…

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