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Bien rares sont les Hommes capables de se hisser dans les plus hautes strates de la hiérarchie du Royaume de l’Hiver sans provenir de grandes familles de la noblesse Fortianne. Ce sont pratiquement toujours les bien nés, les fils et filles de noms connus et reconnus qui peuvent exercer leur pouvoir sur les masses qui composent leurs fiefs. Pourtant, pour qu’il y ait un « pratiquement toujours », il faut bien des exceptions qui confirment la règle. Et Samuel d’Alopée dit « L’Escargot » demeure probablement la plus célèbre d’entre elles.
Orphelin, il fut laissé seul à lui-même dès le plus jeune âge ; condamné à une vie de misère et de larcins pour se sustenter et subvenir à ses besoins les plus primaires. Comprenant très vite que seul, il ne survivrait pas longtemps ; le jeune homme n’eut d’autre choix que de rejoindre un groupe d’enfants des rues. Avec eux, il partagerait tout. Aussi bien la nourriture, que les lits de fortune, les vêtements et les écus obtenus chaque jour. Il ignorait alors encore que les mésaventures qu’ils vivraient ensemble forgeraient son caractère ainsi que sa philosophie de vie. Ces enfants étaient sa famille et un réel esprit de corps s’était installé entre eux. Un lien si puissant que même dans les situations les plus désespérées, il était certain que n’importe lequel d’entre eux serait prêt à se sacrifier pour préserver cette unité. Lui compris.
Il était en effet chose courante que certains membres de son groupe se fassent prendre la main dans le sac par les gardes gévaudiens lors de leurs tentatives de vol ; conduisant bien souvent à l’enfermement en cellule ou à la perte d’une main dépendamment du produit ciblé. Bien que largement moins agile et rapide que ses compagnons d’infortune – sa lenteur physique comme celle de son débit de parole lui valant d’ailleurs d’être surnommé « l’escargot » par ces derniers - le jeune Samuel était malgré tout doté d’un sens aiguisé de l’observation et de la compréhension. Un sens qui semblait cruellement manquer à ses pairs puisque ce dernier leur fit rapidement part de ce qui était, à ses yeux, la raison principale pour laquelle ses amis se faisaient arrêter lors de leurs tentatives de vol. Ils étaient trop pressés, pas assez attentifs à leur environnement et aux potentiels dangers qui rôdaient autour d’eux. Ils cherchaient à terminer leurs petits délits le plus vite possible, sans la moindre forme de subtilité, privilégiant la fuite à la discrétion. Or, si Samuel était bien certain d’une chose, c’est que patience et longueur de temps font plus que force ni que rage. Leur promettant un meilleur butin pour des risques bien moins élevés si ses amis acceptaient de procéder à sa façon ; il fit une première démonstration qui fut un succès triomphal.
En quelques jours à peine, du fait de cette simple proposition, Samuel devint le cerveau et le principal acteur des opérations. L’enfant savait utiliser les mots, possédait un parfait contrôle sur ses émotions même lors des situations les plus périlleuse et était pourvu d’une étonnante dextérité. Profitant de ses habits aux manches si amples pour tranquillement dissimuler des objets ou de la nourriture à l’intérieur, il parvenait aisément à mettre son interlocuteur en confiance et à repartir sans même que ce dernier ne réalise qu’il venait de se faire dérober de la marchandise. Capable de rapidement déceler s’il était observé ou non, il savait quand agir et quand se fondre dans la foule.
Ses succès répétés permirent ainsi à sa petite communauté de s’élargir, recueillant toujours plus d’enfants abandonnés pour toujours moins de pertes. Seulement, plus de membres signifiait plus de bouches à nourrir. Et plus le temps passait, plus il devenait difficile de suivre la cadence. Laissant volontiers sa part aux autres, se contentant du strict minimum, Samuel savait que tôt ou tard la situation finirait par dégénérer. Et ce fut effectivement le cas lorsqu’après des jours de privation, le jeune homme succomba à ses plus bas instincts laissant sa faim parler et dévorant une pomme qu’il venait tout juste de subtiliser devant les yeux du marchand furieux et des gardes proches. De cette action découla une justice expéditive qui prit la forme d’un violent coup sur le haut de son crâne, duquel il s’évanouit.
Lorsqu’il reprit connaissance, il était nu comme un ver, au milieu de la boue, entouré de cochons. Son crâne avait été rasé et l’un de ses membres : tranché. Mais pas l’une de ses mains – bien que certains de ses doigts avaient été brisés - ni l’un de ses pieds. Quelque chose de plus intime. Dès lors, il sut qu’il ne pourrait plus rester parmi les siens. Tous les marchands et les soldats le reconnaîtraient avant même qu’il ne puisse tenter quoi que ce soit. Il deviendrait un poids pour eux, incapable de les aider tout en leur coûtant au moins l’une de leurs parts durement acquises. Et il en était hors de question. Prenant ce qui venait de lui arriver avec philosophie, L’Escargot refusa de sombrer dans la haine ou dans la rancune. C’était à cause de son incapacité à se contrôler qu’il en était arrivé là. Y succomber définitivement ne ferait ainsi que l’entraîner dans une spirale infernale dont il ne se sortirait jamais. Refusant de représenter un fardeau supplémentaire pour son groupe, il prit ainsi la décision de quitter sa terre natale, devenant un vagabond errant sans réel but.
Les années passèrent et Samuel finit par obtenir une certaine notoriété dans les différents fiefs où il se rendait. Cet étrange homme, fraîchement trentenaire, chauve, aux mains cachées dans ses manches, ayant fait vœu d’abstinence, de chasteté et de pauvreté intriguait bon nombre d’individus. Y compris certains seigneurs des terres qu’il foulait. Il faut dire que l’on prêtait à ce dernier des pouvoirs exceptionnels de voyance qui suscitaient la curiosité des plus superstitieux. En effet, le coup qu’il reçut sur la tête des années auparavant permit - contre toute attente - l’éveil de sa Morale grâce à laquelle ses prédictions finissaient toujours par devenir réalité. Demandant simplement de quoi vivre un jour de plus en échange de ses services, ce curieux personnage à la voix en permanence calme et posée partageait sa sagesse auprès des puissants comme des plus démunis. Portant une attention toute particulière aux choses dont tout le monde semble se moquer, L’Escargot semble en permanence isolé dans un monde qu’il est seul à réellement percevoir.
Cela dit, la Seconde Tempus Belli marqua un véritable tournant dans sa vie et sa vision des choses. En effet, il fut retrouvé peu de temps après le début du conflit, vagabondant dans les Terres du Nord, et placé sous la protection de Straffius Van Arthur, le Seigneur Paon, afin qu’il ne tombe pas entre les mains de la Famille Royale des Cœur-de-Lion. Offrant généreusement ses services à celui qui le conservait précieusement dans sa prison dorée, ce dernier le récompensa en l’anoblissant et en le plaçant officiellement à son service en tant que conseiller personnel. Ses propos avisés ayant contribué à la victoire de Fort-Brillant, il ne fallut que très peu de temps à cet ancien roturier pour être traité comme un véritable seigneur. Grassement payé par le Pilier de la Ruse, Samuel n’a pourtant jamais oublié d’où il venait et reverse régulièrement l’or qui lui est offert aux enfants des rues qu’il croise. Malgré tout, Straffius ne l’autorise que très rarement à quitter ses Terres, de peur qu’il octroie ses services à un autre grand noble. Chose qui n’empêche pas son plus fidèle conseiller de toujours finir par revenir.
Sachant pertinemment que la meilleure façon pour lui d’améliorer les conditions de vie des siens reste de continuer à servir les plus hautes instances du Royaume, L’Escargot demeure fidèle et toujours de bons conseils. Bien que ses vérités soient parfois difficiles à entendre du fait sa vision long-termiste des choses, le Régent des Terres du Nord continue de lui vouer une profonde confiance. Ne semblant véritablement attiré ni par l’argent, ni par la gloire, ni par l’amour ; les réelles motivations de ce mystérieux bonhomme humble à la mine ouverte et aujourd’hui légèrement bedonnant demeurent inconnues. Si nul ne peut mesurer avec certitude la sincérité de sa dévotion envers le Paon, il reste évident que ce dernier porte un regard critique sur les agissements des puissants et des membres de la noblesse. Il trouve d’ailleurs pour le moins cocasse de constater que les manœuvres politiciennes véreuses des plus haut-placés souffrent souvent des mêmes lacunes que les petits vols de son enfance : trop de précipitation et pas assez de temps d’analyse. La véritable différence résidant, pour ainsi dire, principalement dans le camp qu’occupe la garde.
Répondant à présent au nom de Samuel d’Alopée - en référence à sa tête dépourvue de tout poil autre que ses sourcils – le conseiller du Pilier de la Ruse demeure fidèle à ses principes. Dissimulant continuellement ses doigts meurtris à l’intérieur de ses longues manches tombantes afin de ne pas ressasser le passé, ce dernier préfère parler de rhumatisme et de problèmes d’articulations dès lors qu’on l’interroge à ce sujet. Calme et réfléchi en toute situation, la moindre de ses lentes paroles peut être perçues par les plus admiratifs comme lourde de sens et de signification, voire faisant relativiser sur la vie elle-même. Et ce même, lorsque ce n’est pas le cas. Figure aujourd’hui incontournable de la Cour du Paon, accordant une place primordiale à la politesse et à la modestie, L’Escargot reste pour beaucoup l’une des personnes les plus sages et clairvoyantes de tout Fort-Brillant ; voire de tout Fabula.
Malgré tout, il reste encore à savoir vers qui ira sa véritable allégeance, maintenant qu’est lancée la guerre de succession pour le Trône de l’Hiver et la Couronne Cornue.