Straffius Van Arthur

« Il faut parfois être prêt à perdre des plumes pour arriver tout en haut de l’échelle. Le tout reste d’en conserver suffisamment pour ensuite pouvoir parader comme il se doit. »

- Straffius Van Arthur « Le Paon »

Les meilleurs menteurs sont ceux qui disent la vérité la plupart du temps. Nul n’est plus au fait de cette vérité générale que le Pilier de la Ruse de Fort-Brillant : Straffius Van Arthur, le Seigneur Paon. Dernier né de la fratrie des Van Arthur, Straffius comprit dès ses premières années de vie qu’il ne pourrait jamais égaler ses deux frères aînés dans leur domaine de prédilection. Le plus âgé, Claudius, était déjà ce géant à la tête de la cité des Terres de l’Est avant même sa naissance. Tandis que le puîné, Qassius, incarnait cette force imperturbable et inamovible que rien ne saurait détourner de sa voie. Il n’était donc pas question de chercher à rivaliser avec eux. Pourtant, en sa qualité de noble ayant grandi dans le luxe et l’opulence, le jeune Paon développa très vite une volonté d’être reconnu à son tour pour ses propres talents. Il lui fallait trouver un domaine d’expertise où il serait seul à exceller et où nul ne pourrait le surpasser. Ni ses frères, ni personne.

Seulement, son ambition et son égo étaient tels qu’il ne pouvait se satisfaire d’autre chose qu’un titre établissant noir sur blanc sa supériorité sur la masse grouillante qui l’entourait. Et par la force des choses, le jeune Van Arthur finit par trouver son bonheur en devenant le cerveau de la famille. Bénéficiant d’excellentes capacités innées pour la réflexion et la déduction, le Paon put ainsi fréquenter les esprits les plus brillants et prestigieux de tout Gévaudan. La qualité de son éducation fut telle qu’elle lui permit d’exceller tant sur les formules rhétoriques que magiques. Pourtant, ce dernier restait fidèle à ses principes. Son intellect se devait d’être au service de son rang et non l’inverse. Aussi, n’eut-il besoin d’aucun expert pour apprendre comment briller en société. Être cultivé était une chose, mais à quoi ces connaissances pouvaient bien servir si elles n’étaient pas exploitées lors de diners mondains ?

En effet, Straffius se refusait à l’idée de devenir une brute dépourvue de charme et de bon goût comme ses frères. En son esprit, un noble digne de ce nom se devait d’être élégant, maniéré, coquet et méprisant vis-à-vis de ceux qui n’étaient pas dignes de leur attention. Tel était l’ordre naturel des choses, et ce dernier plaisait à Straffius. Se pavaner devant la bonne société en affichant sa supériorité et sa grande beauté ; il n’était rien que le Paon préférait au monde. À part peut-être passer des heures entières à se regarder dans la glace en étudiant attentivement chacune de ses tenues, afin de trouver la combinaison qui lui irait le mieux au teint. Aussi perdit-il l’habitude de se déplacer sans canne à la main. Ces dernières représentant à ses yeux à la fois le meilleur apparat et la meilleure arme possible. L’on pouvait, après tout, dissimuler n’importe quoi à l’intérieur et ainsi surprendre n’importe qui à n’importe quel moment. Et le Paon excellait dans l’art de surprendre ses adversaires. Ne se démarquant pas vraiment du reste de sa caste au premier abord, ce dernier n’hésitait jamais à se faire passer pour plus sot et faible qu’il ne l’était vraiment afin de duper ses ennemis. Il était si simple pour lui de deviner quand ses pairs le sous-estimaient qu’il finit par ne plus seulement se contenter de les manipuler : il lui fallait surtout les humilier.

Ainsi, le seigneur Paon fit toujours en sorte d’attendre le moment le plus opportun pour défier ses opposants en duel. Or, jamais ces derniers ne purent s’attendre à ce que le fourbe Van Arthur les change si rapidement en petit animal magique ; les privant ainsi de toute possibilité de répliquer lors de leur joute. La lutte à armes égales n’était pas sa spécialité. Mais ce petit tour de passe-passe restait son péché mignon. Tout simplement parce qu’il lui permettait une victoire assurée avant même que le duel ne commence, en jouant à chaque fois sur les mots pour ne jamais véritablement s’opposer ni au règlement, ni à la Loi.

La ruse devint alors le maître mot du Paon. Ses adversaires avaient beau être plus forts, plus jeunes, plus athlétiques, plus courageux ou plus expérimentés que lui ; tous se faisaient à un moment où à un autre duper par ce noble à l’apparence frêle et précieuse. Les quelques opposants à Straffius assez malins pour se rendre compte qu’il ne fallait surtout pas le sous-estimer feignaient ainsi la courtoisie et la flatterie chaque fois qu’ils le croisaient. Ce qui fonctionna un certain temps, avant que ces derniers ne disparaissent mystérieusement. Il ne lui suffisait, après tout, que d’une seule goutte de sang pour qu’il ne reste plus aucune trace d’eux. Et puis, lorsque la confrontation physique était impossible, le poison n’était jamais bien loin. Sans plus personne pour lui barrer la route, le Paon parvint ainsi à s’élever au sein des plus hautes sphères de la société Gévaudienne ; devenant diplomate pour le compte du Roi Gilford Cœur-de-Lion à tout juste vingt ans. Depuis la fin de la Première Tempus Belli, le Royaume de l’Hiver se devait en effet d’assurer de bonnes relations internationales avec Atolcost et Célestia ; de façon à ce qu’un tel conflit ne puisse jamais se reproduire.

Ce fut pourtant ce qu’il se produisit un peu moins de 4 ans plus tard, lorsque « La Bête de Gévaudan » envahit le continent entier d’Hivrian. Or, cette nouvelle ne fut pas bonne du tout pour les affaires du jeune Van Arthur. En effet, un nouveau conflit signerait la fin des accords préalables établis avec la nation du présent et du futur, ce qui signifierait de perdre à la fois prestige, fortune et crédibilité à l’échelle internationale. Autant dire qu’il ne laisserait jamais cela passer. Profitant ainsi de l’influence de son nom, de sa position et de la folie du Roi Gévaudien pour subtilement énoncer aux proches de Sa Majesté les bienfaits qu’entraîneraient la taxation sur les possessions financières, matérielles et humaines de Fort-Brillant ; le petit stratagème du Paon eut l’effet escompté. En effet, Claudius proclama alors son fief « Cité-État indépendante », ce qui conduisit à la création d’un nouveau camp d’insurgés au sein même du Royaume de l’Hiver. L’occasion fut alors immédiatement saisie par Straffius qui apporta son soutien absolu à Fort-Brillant, tout en enjoignant ses alliés étrangers à se joindre à la cause de son frère. Quitte à agir, autant mêler l’utile à l’agréable.

Parvenant ainsi à assurer une alliance entre la communauté internationale et la nouvelle Cité-État des Van Arthur, Straffius fut nommé par le Minotaure responsable de la logistique interne de Fort-Brillant. Un rôle qui lui convint parfaitement car isolé des combats et encré parmi ses domaines d’expertises. Parvenant ainsi à recruter de nombreux individus aux quatre coins du Royaume pour défendre au mieux la cité médiévale, tout en gérant ses dépenses, son approvisionnement et en garantissant la communication avec l’extérieur ; le Paon occupa un rôle clé durant toute la durée du conflit. En cas de défaite, il savait qu’il perdrait gros ; voire qu’il serait exécuté pour haute trahison. Mais le jeu en valait la chandelle. En cas de victoire, il occuperait certainement l’une des positions les plus hautes de la hiérarchie. Une position qui, enfin, serait à la hauteur de l’image qu’il se faisait de lui-même.

Et finalement, dirigeant les opérations depuis l’arrière sur à peu près tous les fronts, Straffius Van Arthur contribua bel et bien à la victoire finale sur Gévaudan. Son calcul s’avéra alors parfaitement correct puisqu’il fut nommé nouveau Régent des Terres du Nord et Pilier de la Ruse par son frère devenu roi. À cela s’ajouta également un poste de Ministre de l’Économie et des finances au sein de sa Cour. Lui qui était parvenu à gérer les comptes d’une ville avait désormais la charge de ceux de tout un Royaume en pleine reconstruction depuis les derniers affrontements. Et bien que la tâche fût particulièrement ardue, le noble à la canne parvint malgré tout à redresser économiquement son pays, ce qui lui octroya une très grande popularité tant à l’intérieur qu’à l’extérieur des frontières de Fort-Brillant. Popularité qui lui valut même de passer du stade de simple diplomate à celui de porte-parole de son Royaume à l’international. Contribuant ainsi à la création, à l’élaboration et à la construction de l’Alliance de Protection de Fabula ou APF, Straffius Van Arthur devint l’une des figures emblématiques de la bonne cohésion internationale. Et ce, tout en soutenant ardemment la demande de son frère le Roi pour également bénéficier des améliorations prosthétiques Atolcostiennes.

Maintenant qu’il occupait une position à la hauteur de ses attentes, encore fallait-il creuser l’écart en affirmant la supériorité en tous points de la Famille Royale sur le reste de leurs administrés. Bien sûr, Straffius tenait à sa beauté physique comme à la prunelle de ses yeux. Mais il tenait encore plus à la reconnaissance de sa supériorité par autrui. Il fit ainsi un mélange des deux en acceptant que lui soient placés des améliorations qu’il pourrait parfaitement dissimuler sous ses vêtements. Il savait, les autres savaient ; mais rien ne transparaissait à l’œil nu. Sa victoire était totale.

Et puis, les premiers scandales le concernant commencèrent à éclater. D’abord, émergèrent de soudaines mises en examen pour prises illégales d’intérêts, suite à une sombre affaire de partenariat commercial impliquant la Présidente Johanna de Loisiria. De même, il fut accusé par certains organismes indépendants d’extorsions de fonds destinés au redressement économique de Fort-Brillant. Son devoir d’exemplarité ne lui laissant pas le choix – et son frère Qassius non plus - il fut ainsi contraint de quitter ses fonctions de porte-parole et d’abandonner son poste de ministre de l’Économie et des finances. Ledit poste incombant alors ensuite à un certain Messire Filipin Croquette, qui n’aura de cesse d’ironiser sur le travail de son prédécesseur avant que ce dernier ne le défie en duel. Sans surprise, l’issue ne fut guère différente de d’habitude, à quelques supplications près du « Chat de Canapé ». S’en suivit d’étranges suspicions concernant la disparition du Ministre Raimond de Blafardian « Le Surmulot », peu de temps après sa rencontre avec le Paon. Cette dernière s’accompagnant de l’arrêt immédiat et sans réelle explication du plan de recrutement massif qu’il mit pourtant en place aux côtés du « Grand Vautour ». Même son dragon bleu personnel fut source de polémiques puisque l’on ne retrouva jamais la moindre mention de son obtention dans le registre officiel de la Couronne. Cette non-déclaration fut néanmoins toujours plus ou moins habilement justifiée au travers de passe-droits du fait de sa position et d’autres subterfuges juridiques dont le Paon avait le secret. Or, il ne s’agit-là que de la partie émergée de l’iceberg…

Cela dit, il faut tout de même souligner que ce dernier se trouvait très bien entouré. Comptant parmi les membres les plus éminents de son conseil restreint des Terres du Nord : Samuel d’Alopée « L’Escargot » et Herbert Stiglitz « Le Faucon Merlin », Straffius Van Arthur parvint même à s’octroyer les services d’André De Peuh « Le Buffle » pour assurer le commandement de sa garde personnelle. Finissant toujours tôt ou tard par trouver une solution pour chacun de ses problèmes une fois son conseil convoqué ; le Régent des Terres du Nord resta pendant des années entières inattaquable sur tous les plans.

Jouissant d’un territoire particulièrement riche et prospère – tant en magie qu’en ressources – le Paon n’eut de cesse de mettre en avant la gestion irréprochable de son fief. Et ce, à tel point que le Roi Minotaure lui-même fit à nouveau appel à ses services en le nommant cette fois-ci : Contrôleur Général des Finances de Fort-Brillant. Bien qu’il s’agît-là davantage d’une façon détournée de lui rendre son ancienne fonction, les dépenses du Royaume n’en furent que meilleures et le frère du roi fut ainsi rapidement réhabilité. Seulement, cette position – si haute et prestigieuse soit-elle – ne lui suffisait plus. Lui qui avait fait partie intégrante des plus hautes sphères internationales de Fabula ne pouvait plus se contenter de ces quelques titres qu’il occupait depuis presque vingt ans.

Il lui fallait plus. Beaucoup plus.

Néanmoins, lorsque son frère Claudius – souffrant depuis plusieurs semaines – finit par rendre l’âme ; le Paon dut faire face à un feu croisé pour le moins inattendu. Sa nièce Camellia « La Wyverne Rouge » - alors auto-proclamée Citoyenne Régente et héritière de la Couronne Cornue – lui interdit d’abord de revenir sur Fort-Brillant tant que celui-ci n’aurait pas juré fidélité à sa cause. En effet, face à elle se dressait son propre frère Qassius « Le Dragon Noir ». Or, tous deux réclamaient le trône du Royaume de l’Hiver et le Paon savait parfaitement qu’ils iraient jusqu’au bout pour l’obtenir. Les funérailles du Roi Minotaure marquant l’officialisation du conflit armé ; il fut laissé à Straffius deux jours pour rejoindre un camp. Passé ce délai, son riche territoire stratégique serait envahi et lui : considéré comme un traître et abattu. Tentant vainement de jouer la carte de l’union familiale en invoquant la mémoire du Roi Minotaure, le Paon comprit qu’il lui faudrait à nouveau ruser s’il voulait se sortir de cette mauvaise passe. Seulement, son conseil des Terres du Nord ne lui fut d’aucune aide apparente, cette fois. Seuls d’étranges inconnus se présentant comme des agents de l’APF lui permirent – malgré une introduction pour le moins rocambolesque – de mettre au point une stratégie de défense. Sa survie valait bien quelques concessions de sa part ; bien qu’aucune ne signifiait ni l’oubli, ni le pardon. Au vu des circonstances, le Régent des Terres du Nord était, en effet, prêt à saisir toute l’aide possible ; quand bien même cette dernière proviendrait de son pire ennemi. Chose qui fut sensiblement le cas lorsque Romain Desplaines « Le Goupil » vint à son tour lui proposer un échange de bons procédés. Le même Goupil qui lui avait fait perdre tant et tant d’argent par le passé, qui était recherché à travers tout le royaume et qui incarnait tout ce qu’il détestait le plus dans la société. C’est dire à quel point le noble à la canne était prêt à tout pour survivre à cette guerre.

Abandonnant ainsi la régence de ses précieuses Terres du Nord pour les offrir à un certain « Requin », Straffius s’en sort malgré tout à bon compte. Suivant le plan du Goupil dans les grandes lignes - tout en se permettant plusieurs libertés dans son exécution - le Paon s’est désormais constitué de lui-même prisonnier de guerre, offrant ainsi généreusement ses services au camp des Loyalistes de sa nièce. Connaissant son fief comme sa poche, l’ancien Régent des Terres du Nord sait qu’il représente un atout trop important pour que l’on se débarrasse de lui, à présent. Profitant de sa situation pour jouer sur les nerfs de ses « nouveaux alliés » - et principalement sur ceux du Général Jupiter – Straffius Van Arthur sait que le plus difficile est maintenant derrière lui. Bien à l’abris dans cette nouvelle prison dorée, ce dernier n’a désormais plus qu’à attendre tranquillement que cette guerre prenne fin et que les derniers membres de sa famille s’entretuent pour être couronné seul grand vainqueur du conflit.

Les plus forts s’entretuent, les plus rusés survivent. Le roi est mort, vive le roi !

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