Raimond de Blafardian

« La magie c’est compliqué ?! Tu d’mandes à l’ancien Ministre des Affaires magiques si la magie c’est compliqué ?! T’as un pois chiche dans l’cerveau ou quoi ? »

- Raimond de Blafardian « Le Surmulot »

Qui aurait pu s’imaginer que l’ancien Ministre de la Magie et des Affaires magiques du Roi Claudius Van Arthur puisse un jour se retrouver isolé du reste du monde, aux côtés d’un assassin légendaire qu’il libéra de sa captivité ? C’est en tout cas l’étrange histoire qui conduisit le jeune et influent Margrave Raimond de Blafardian à abandonner tout ce qu’il possédait et tout ce qu’il était afin de devenir « Raimy le Surmulot ».

Issu de la basse noblesse du marquisat de Blafardian, au nord du Royaume, Raimond fut formé à l’art de la guerre par son père, tandis que sa mère se chargeait de lui enseigner la politique. Seulement, aucune de ces deux activités ne l’intéressait vraiment. En effet, il ne fallut que très peu de temps au jeune homme toujours tout de vert vêtu – couleur emblématique de sa Maison - pour qu’il trouve sa réelle passion : l’étude de la magie.

La collection de recueils familiale ne comptant, en réalité, que très peu d’ouvrage relatant du sujet ; celui que ses nombreux frères et sœurs appelaient affectueusement « Raimy » faisait quotidiennement le tour des cabinets de lecture du marquisat afin de combler ce manque. Bien que considéré par beaucoup comme un « rat de bibliothèque », ce dernier se complaisait dans ce rôle ; très heureux de pouvoir consacrer autant de temps qu’il le voulait à ce si vaste champ d’étude.

Quitter la demeure familiale pour se perdre un peu plus chaque jour dans les petites ruelles de son bourg, à la recherche de nouveau vieux grimoires à dévorer était devenu sa routine. Une routine qui lui plaisait bien, puisqu’il finissait chacune de ses lectures derrière un comptoir ou assis à une table de taverne. En effet, il aimait la compagnie de ceux que sa caste qualifiait de « bas peuple ». Il s’agissait là de gens simples vivant dans un monde de plus en plus compliqué, qu’il jugeait tellement plus dignes d’intérêt que tous les aristocrates en quête désespérée de gloire et de validation. Les diners mondains barbants et autres réceptions en grande pompe où l’on cherchait à le présenter à de futures épouses ne l’intéressaient pas le moins du monde. Il aimait rire, chanter, danser et faire la fête auprès du petit peuple qui eux, au moins, savaient vraiment s’amuser. Assimilant naturellement le phrasé, le vocabulaire, les tics de langage, la posture et le comportement de ces derniers, il devint très vite pour beaucoup « le noble le moins noble de toute la contrée ». Considérant à de multiples reprises l’abandon de son titre de noblesse, le Margrave ne put cependant s’y résoudre ; sachant pertinemment qu’une telle action rendrait aussitôt beaucoup plus complexe la poursuite de ses études sur la magie.

Profitant de son statut de puîné, Raimond savait qu’il était libre de vaquer à toutes les occupations qui lui plaisaient puisqu’il n’aurait pas à assurer la succession de son père à la tête du fief de Blafardian. Raison pour laquelle aucun de ses deux parents ne s’opposa à sa volonté de partir étudier au sein de la prestigieuse Académie de Magie des Terres du Nord, comptant parmi ses professeurs le non moins prestigieux « Faucon Merlin ». Là-bas, il put accumuler encore plus de connaissances mais surtout les mettre en pratique. Ses capacités, sa persévérance et son investissement furent tels qu’il en vint à être désigné pour représenter l’Académie lors du Grand Tournoi des 4 Écoles. Cette compétition qui voyait s’affronter tous les 4 ans dans une succession d’épreuves diverses et variées les meilleurs élèves de chacune des grandes Académie du Nord, du Sud, de l’Est et de l’Ouest du Royaume était l’évènement à ne surtout pas rater pour tout féru de magie qui se respecte. La famille royale elle-même s’y rendait chaque fois qu’elle avait lieu, y assistant depuis les hautes tribunes.

À l’issue de la compétition où il participa, le jeune Margrave fut déclaré vainqueur sous les applaudissements de la foule. Persuadé qu’un destin radieux lui ouvrirait les bras suite à ce succès, rien ne pouvait le préparer à ce que ce même Roi pacifiste qui l’avait félicité pour sa victoire n’envahisse l’intégralité du continent de l’Hiver dans les mois qui suivirent. En effet, recruté de force dans le corps des mages de l’Armée Royale, Raimond préféra déserter et se cacher le temps que le conflit prenne fin plutôt que de servir un Royaume d’envahisseurs sans foi ni loi. Le Margrave avait en effet hérité d’un sens aigu de la justice et de la moralité, principes qui ne l’abandonneront jamais. Ainsi, trouva-t-il refuge au sein de la Cité de Fort-Brillant, seule figure d’opposition interne concrète à la folie de la « Bête de Gévaudan ». Fuyant comme la peste les champs de bataille et les centres décisionnels afin d’éviter toute récupération politique et militaire de sa personne ; ce dernier se contenta de porter main forte à son échelle aux civils dans le besoin qui croisait sa route. Ni plus, ni moins. Malgré tout, les Fortians secourus finirent par apprendre sa véritable identité et très vite le nom de Raimond de Blafardian se mit à revenir dans toutes les bouches. Et ce, à tel point qu’il finit même par remonter jusqu’aux oreilles de la famille Van Arthur.

Une fois la guerre terminée, Raimond repartit dans les Terres du Nord afin de reprendre et terminer sa formation de Maître Mage. Une fois celle-ci achevée, un émissaire de la Couronne vint à sa rencontre. Ce dernier lui fit part de la volonté royale – du fait de sa réputation et de ses prouesses passées – l’invitant à reprendre le poste du défunt Ministre de la Magie et des Affaires magiques au sein de la Cour du Roi Minotaure. Autrement dit : il était sommé d’accepter. Chose qu’il fit, devenant ainsi le plus jeune ministre à exercer ce poste de toute l’histoire du Royaume de l’Hiver. La guerre lui avait appris que tous les nobles n’étaient pas à mettre dans le même panier et que certains méritaient qu’il les soutienne du mieux qu’il pouvait. Ainsi, il devint le nouveau Ministre en charge de tout ce qui gravitait de près ou de loin aux activités magiques sur Fort-Brillant. Bien que très doué dans son travail et respecté par la plupart des membres de la Famille Royale – en particulier la Reine Louve, appréciant tout particulièrement son côté brut de décoffrage proche du peuple - il n’en demeure pas moins que sa position ne lui attira pas que des amis.

En effet, refusant de singer les bonnes manières des autres nobles de la Cour, Raimond devint la cible de moqueries et de provocations émises par certains de ses collègues. L’un des pires parmi eux n’était autre que Messire Philipin Croquette, dit « Le Chat de Canapé », alors Ministre de l’Économie et des Finances. Ce dernier incarnait à merveille tout ce que le Margrave haïssait le plus chez les nobles, tant dans son côté hautain et prétentieux que dans son mépris des pauvres et sa redoutable couardise. Fidèle à ses principes, Raimond continua de porter ses tenues vertes qui dénotaient tant avec la décoration du Palais Royal et de s’exprimer aussi vulgairement que possible dès qu’il en avait l’occasion. Savoir que cela irritait au plus haut point ses homologues aux manières et aux oreilles si délicates le satisfaisait ; l’ampleur de leurs réactions ne contribuant qu’à le renforcer dans ses positions. Ses prises de parole en faveur du bas peuple, son hygiène douteuse comparé au reste de ses collègues parfumés et son côté « rat de bibliothèque » lui valurent même le sobriquet de « Surmulot ». Il n’était après tout considéré par ces derniers, du fait de sa position au sein de la hiérarchie, que comme la version supérieure des autres nuisibles composant la masse grouillante dont il se réclamait. Un mulot surpassant à peine le reste de ses congénères, en somme : un surmulot.

Têtu, fougueux et incorruptible, le jeune ministre ne se laissait jamais marcher sur les pieds et profitait d’un soutien diplomatique des plus conséquents en la personne de la Reine elle-même. Cette dernière le couvrait en permanence afin d’éviter les potentielles répercussions découlant de ses vifs échanges avec les autres nobles de la Cour. Et en retour, ce dernier l’accompagnait constamment lors de ses excursions où elle partait à la rencontre des gens du peuple, emmenant même parfois ses enfants avec elle. Sa mort aussi tragique que prématurée fut un coup terrible à encaisser pour lui.

S’enfermant dans son travail afin d’oublier sa peine, il se remémora malgré tout des dernières discussions qu’ils eurent ensemble où cette dernière faisait allusion de façon récurrente à une recrudescence étonnante de créatures magiques suite à la disparition d’une partie importante de la population Fortianne. Bien qu’aucun chiffre ne semblât étayer ses propos, Raimond connaissait trop bien son ancienne confidente pour savoir qu’elle n’avait pas pu inventer cela toute seule. Intrigué, le Margrave mena l’enquête de son côté. Si cela touchait d’une façon ou d’une autre les affaires magiques de Fort-Brillant, alors il comptait bien se servir de sa position pour élucider cette histoire. Creusant en son esprit pour tenter d’interpréter au mieux les propos de feu la Reine Louve, les déductions du Surmulot le conduisirent à suspecter Le Pilier de la Ruse lui-même, Straffius Van Arthur dit « Le Paon », ainsi que « Le Grand Vautour » en personne : Salazar Vóron. Dès lors, il savait que fourrer son nez dans leurs affaires risquerait de mettre sa vie en grand danger.

En effet, ces derniers avaient reçu la bénédiction de la Couronne pour mener à bien une opération massive de recrutement de la population au sein des différents corps composant l’armée Royale. Bien sûr, le Grand Vautour et le Paon étant les seuls responsables de sa mise en place, personne d’autre ne détenait les documents et les informations nécessaires à l’établissement d’un rapport précis sur la nature, la réussite et le coût de leurs agissements. Or, nul ne semblait les leur demander ; l’opération étant alors toujours en cours. Tout cela attisa la curiosité et la méfiance de Raimond. Si ce dernier ne pouvait se fier aux documents falsifiés qu’il était en droit de réclamer, il savait malgré tout dans quels tiroirs de ministère chercher pour obtenir un vrai début de piste.

Profitant de ses talents de métamorphose pour s’introduire dans le bureau de Messire Croquette, le Margrave parvint à mettre la main sur une série de documents compromettants suggérant un étrange remaniement des chiffres concernant le budget colossal alloué à cette opération. Profitant de son statut de Ministre des Affaires Magiques du Royaume et fort de ces nouvelles découvertes, le Margrave réclama audience auprès du Paon. Ce dernier ne put la lui refuser, au vu des circonstances. S’en suivit une discussion particulièrement étrange où le Lord des Terres du Nord tenta plus ou moins subtilement à plusieurs reprises d’acheter le silence du ministre aux habits vert ; sous-entendant qu’il lui offrirait monts et merveilles s’il cessait de s’intéresser à cette histoire. Incorruptible, Raimond refusa l’offre de Straffius, allant jusqu’à le menacer de divulguer toutes les informations qu’il possédait le concernant s’il ne lui révélait pas la vérité. Bien qu’il s’agît là d’une simple esbroufe, le Magrave espérait secrètement que le Paon prenne peur suite à cette proclamation et cherche à faire disparaître lui-même les preuves pour éviter tout risque d’être inculpé pour quoi que ce soit. Et ce fut exactement ce qu’il se produisit.

Durant la nuit même de la rencontre entre les deux hommes, Straffius s’aventura hors de son palais afin de rejoindre dans le plus grand des secrets une destination inconnue de pratiquement tout Fort-Brillant. Seulement, ignorait-il que le Margrave le suivait au loin, métamorphosé en Harfang des neiges, attendant patiemment à l’extérieur depuis la fin de leur réunion. Ce périple le mena jusqu’à une immense tour délabrée, un vestige d’une forteresse réduites en ruines lors de la Première Tempus Belli. Se métamorphosant à nouveau pour suivre le Paon à l’intérieur du donjon sans qu’il ne s’en aperçoive ; Raimond prit la forme d’un rat. Finissant par perdre sa trace du fait de la distance trop élevée laissée entre eux, c'est à partir de la salle qui suivit que le petit rongeur se rendit compte de l’ampleur de la chose.

En effet, un laboratoire sous-terrain immense était dissimulé derrière les pierres de cet ancien fort. Ce dernier comportait des régiments entiers de créatures magiques. Et plus particulièrement de dragons. Tous plus différents les uns que les autres ; que ce soit dans leur taille, leur couleur ou bien leur étrange ressemblance à des êtres humains. Ces derniers étaient entreposés dans des cages, tels des sujets d’expérimentations alchimiques. Ce bien étrange spectacle fut néanmoins couronné par la présence d’un homme encapuchonné, portant un masque de fer, et lourdement enchaîné par des entraves d’un rouge vif éclatant. Il se trouvait cloué au mur, au fin fond de la pièce ; immobile et mutique. Pourtant, Raimond semblait comme entendre sa voix retentir dans sa tête. Il avait l’impression que cet étrange individu l’appelait, le suppliait de venir le sauver… Ou bien d’abréger ses souffrances. Incapable de parfaitement saisir tout ce qui se tramait autour de lui, Raimond se rua en direction du prisonnier, analysant avec attention les chaînes qui le retenaient. Ces dernières étaient le produit d’une magie interdite. Une magie démoniaque.

Fort heureusement, le Grand Vautour n’était pas le seul à savoir la manier. Procédant à l’incantation d’un sortilège de libération, le ministre parvint à entrouvrir les entraves qui accrochaient le détenu. C’est alors qu’un maléfice sournois atteint le Margrave en plein dos. Straffius Van Arthur venait d’enfermer le Ministre de la Magie et des Affaires magiques de Fort-Brillant dans sa forme de rongeur. Sentant sa dernière heure arriver lorsqu’il vit le Paon lever sa semelle pour l’écraser, un bruit d’incantation provenant de son dos lui parvint alors. Comme une myriade de chuchotements lointains résonnant soudainement dans ses oreilles.

En une fraction de secondes, l’environnement changea soudain du tout au tout. Le laboratoire alchimique sinistre venait tout juste de laisser place à une immense forêt. Et l’homme qui lui avait jeté ce maléfice avait également disparu de son champ de vision. Seul l’étrange homme au masque de fer, libéré de ses chaînes, se trouvait derrière lui. Sans même le savoir : Raimond de Blafardian venait de rendre sa liberté à l’assassin légendaire mieux connu sous l’appellation de « Rat » ; l’homme qui deviendra durant plus de dix ans son « meilleur copain ». Ils s’étaient mutuellement sauvés la vie et jamais aucun d’entre eux ne l’oublierait. Chacun présentera à l’autre son histoire et tout ce qu’il sait pour compléter leurs informations concernant cette histoire d’opération de recrutement, d’expérimentations magiques et de « cycle mortifère ».

Ensemble, ils voyageront jusqu’à un vieux manoir abandonné, au fin fond des terres reculées de Némésian, afin que jamais ni Straffius, ni Vóron ne puissent les retrouver. Un endroit où ils pourraient planifier leur revanche. Mais avant tout où ils pourraient vivre en paix. Tous deux avaient trop donné et voulaient goûter à un repos bien mérité. Apprenant à cohabiter avec tous les autres rongeurs recueillis par « Le Rat » au sein de son nouveau foyer bien qu’espérant toujours qu’il sera apte à retrouver un jour sa forme humaine ; Raimy ne se fait pourtant pas d’illusion. Désormais, il était devenu une créature magique à part entière, et non un simple rat. Or, seul celui qui lui avait assigné cette magie – du fait de sa malédiction – était en capacité de la lui reprendre.

Ayant fini par accepter sa condition, se satisfaisant de sa nouvelle vie avec son « copain » au masque de fer ; la vie du surmulot vert fut une nouvelle fois chamboulée lorsque, dix ans après leur fuite hors du laboratoire, une bande de 4 étranges visiteurs vinrent à leur rencontre. Par un concours de circonstances, lors d’un terrible affrontement, le manoir s’effondra et fut réduit en cendres. Il eut beau chercher son « copain » dans les décombres : rien n’y fit, ce dernier avait complètement disparu. Abattu et désespéré, Raimond de Blafardian est aujourd’hui décidé à venger son « copain » de tous les responsables de ce qui leur est arrivé. Plaçant la confiance qui lui reste en ses nouveaux compagnons de route, le Surmulot ne compte plus laisser tous ces crimes impunis. Qu’importe ce qu’il se passera : à présent, lui qui s’était coupé du reste du monde pendant tant d’années s’apprête à faire son grand retour. Et avec ce retour : des comptes seront rendus !

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