Salazar Vóron

« Tant de choses leur échappe. Ils ne voient pas plus loin que le bout de leur nez. Ils se complaisent dans ce cercle vicieux mortifère. Mais patience. Quand l’heure viendra, je briserai le cycle de ma propre main ! »

- Salazar Vóron « Le Grand Vautour »

Le « Grand Vautour » de Fort-Brillant en sait assez pour détester tous les Hommes. Pourtant, cela ne remit jamais en cause son attachement profond envers l’Humanité. Celle-là même à laquelle il appartient lui aussi ; en dépit des quelques rumeurs ébruitées çà et là à son sujet. Les nations, les civilisations et les accomplissements des sociétés humaines au fil de l’histoire n’ont de cesse de forcer son respect. Aujourd’hui encore, c’est au nom de cette humanité qu’il entreprend ses actions ; se moquant bien des considérations d’autrui à ce sujet. Ils sont après tout incapables de percevoir l’implacable logique de ce monde.

Né dans une famille patricienne aussi ancienne que les premières pierres qui constituent les murs de Fort-Brillant, Salazar Vóron semblait voué à une vie de privilèges. Les maisons nobles jouaient depuis toujours un rôle clé auprès de la famille royale des Cœur-de-Lion. Financiers, conseillers, guerriers : tous jouissaient d’une telle proximité avec les plus hautes instances du pouvoir Gévaudien qu’ils devinrent rapidement indissociables de la Couronne. Seulement, beaucoup d'entre elles rêvaient d'une influence plus grande encore. Les complots étaient choses courantes au Royaume de l’Hiver. Mais les relations alors de plus en plus tendues avec la stratocratie futuriste d’Atolcost ne contribuèrent qu’à échauffer encore davantage les esprits et les ambitions.

Les réunions secrètes entre opposants du Roi Fauve se firent ainsi de plus en plus nombreuses. À tel point qu’une fronde se prépara dans l’ombre, dirigée par un groupuscule d’aristocrates occultes. Profitant de l’état de tension internationale de plus en plus palpable pour frapper, il ne leur suffisait que d’attendre le bon moment pour prendre la place de la famille Cœur-de-Lion. Or, leur tentative fut finalement tuée dans l’œuf avant même de pouvoir entreprendre quoi que ce soit. En effet, bien qu’ils opérassent dans la plus grande discrétion, ces derniers ne purent s’attendre à être trahi par la chair de leur chair. Vóron découvrit la conspiration et exécuta lui-même les plus importants instigateurs. Y compris ses propres parents. Ceux-là même qui comptaient parmi les membres les plus éminents du lot. Après tout, c'étaient leurs propos à voix basse évoquant une « Guerre imminente » qui l'avaient averti du danger. Les liens du sang perdaient toute importance à ses yeux aussitôt s’opposaient-ils à son devoir et au bien suprême de la nation. De ce qu’il comprit, les conspirateurs cherchaient à s’accaparer un pouvoir de quasi-omniscience, au travers d’une magie interdite. Une antique puissance qui appartiendrait à une voix désincarnée ricanant dans les ténèbres du Palais Royal. Quelque chose comme le croassement d'un corbeau…

Pour avoir fait échouer le complot, Vóron fut admis à la Cour du Roi Fauve en tant que conseiller ; une mission éloignée de tout ce qu'il avait connu jusque-là. Pour autant, ce poste fut, pour le moins, riche en enseignements. Servant loyalement son souverain des années durant, le patricien érudit ne put que se rendre compte du peu de différences qui subsistaient entre les anciens comploteurs et les actuels vénérables membres de la Cour. Chacun d’eux ne raisonnait que par pur égoïsme, troquant volontiers le collectif du royaume pour leurs propres intérêts personnels. Ne raisonnant que de façon court-termine, il était clair qu’ils n’avaient que faire de la pérennité de leur société. La corruption, l’entre-soi et l’individualisme de ces charognards pourrissaient leur nation de l’intérieur. Tout cela dégoûtait le jeune Vóron au plus haut point. Il était pourtant clair à ses yeux que la véritable puissance de Gévaudan ne provenait en rien de l’absolutisme de son régime monarchique. En effet, son vrai pouvoir n’était autre que sa capacité à unifier sous sa bannière - et contre un ennemi commun - tous les hommes, quelles que fussent leurs origines. Aussi bien sur le plan social que géographique. La guerre faisait, en effet, partie intégrante de leur civilisation. Et au front, un esclave étranger pouvait devenir l'égal d'un aristocrate de la plus haute naissance. D’autant plus que l’immense majorité des Gévaudiens appartenait justement aux castes les plus basses de la société. De cela naquit alors son crédo : « ce qui est utile à beaucoup, l’emporte sur les désirs du petit nombre ».

Malgré tout, la cupidité commençait à prendre de plus en plus le pas sur toute autre considération dans le royaume. Et avec le temps, le vieillissant roi Valiant Cœur-de-Lion sombra de plus en plus dans la démence et la paranoïa. Malgré les avertissements de Vóron, il était clair que le souverain tenterait tôt ou tard une attaque préventive contre Atolcost ; certain que le seul moyen de ne pas être détruit restait d’attaquer le premier. Telle était sa décision. Mais n’était-elle vraiment que la sienne ? C’est ce que se demandait Salazar. Sa position ne lui avait, en effet, pas seulement permis d’affiner ses connaissances en matière de conseils. Elle était également très utile pour accéder aux archives de la bibliothèque royale. Parmi lesquelles se trouvaient notamment des grimoires de magies interdites, ainsi que des légendes narrant l’existence de Lord Black Tie et des plus terribles créatures de l’Anti-Monde. Celles-là même que l’on appelait : Cavaliers de l’Apocalypse. Bien qu’il n’en crût d’abord pas un mot, les nombreuses coïncidences lui firent rapidement changer d’avis. En effet, Vóron finit par découvrir ce qu'il y avait vraiment dans les tréfonds de l’esprit de l’ancien roi. Une entité ancienne, se nourrissant des conflits – internes comme militaires – des Hommes tout en consommant leurs secrets. Or, c’est lorsque ce monstre tenta de se repaître des méandres de l’esprit du conseiller royal que ce dernier put l’apercevoir, tapi dans les ténèbres. Il y vit alors ce que même le Cavalier ne pouvait voir : une manière de le contrôler.

Intimement persuadé par la véracité de ses visions ; Vóron prit conscience du risque immense que cette attaque préventive représentait. Non pas seulement pour Atolcost ou Gévaudan - la guerre étant de toute façon inévitable les concernant – mais pour tout Fabula. Peu de temps après, le haut-commandement Atolcostien fut informé du plan d’attaque prévu par le Royaume de l’Hiver. Ces révélations ayant été permises par un informateur anonyme originaire de Gévaudan. Cela dit, si aucune information quant à sa véritable identité ne fut divulguée : bien peu doutent encore du fait qu’il ait pu s’agir de quelqu’un d’autre que Vóron.

L’histoire voudrait qu’il fût également celui qui assassina le Roi Fauve dans ses appartements. Attendant que ce dernier soit seul et isolé pour agir, il l’aurait étouffé de ses propres mains jusqu’à ce que mort s’en suive. Cependant, il ne ressortit pas indemne de cet affrontement ; perdant son genou gauche et son bras droit dans l’opération. Dissimulant ce dernier derrière son épais manteau noir, il laissait croire au reste du monde qu’il s’agissait-là d’une simple blessure de guerre. Or, il n’en était rien : c’était un sacrifice. Absorbant en lui le mal qui rongeait le cœur de Gévaudan ; un nouveau bras démoniaque à la lueur écarlate prit forme, remplaçant l’ancien. Ses yeux adoptèrent la même couleur et il vit alors : un volatile immense. Aux six yeux rouges... enfoui dans l’esprit de son royal homme de paille. Usant d’un sortilège interdit réclamant le prix du sang pour réussir, Vóron put ainsi enfermer la créature dans son nouveau réceptacle. Il savait qu’il ne pourrait l’occire seul. Mais une victoire ne passe pas nécessairement par la mort de l’ennemi. Uniquement par sa neutralisation.

Héritant alors des capacités démoniaques du monstre de l’Anti-Monde, il sut que ce dernier tenterait à présent de le corrompre à son tour. Comme les autres... Or, l’homme ne se laissa jamais manipuler, apprenant même à prendre le contrôle sur le cavalier habitant son corps et son esprit. Désormais, il se servirait de ses nouveaux pouvoirs pour empêcher les forces de Lord Black Tie d’à nouveau se manifester sur Gévaudan. Soutenant la proposition du général Alester Boldwin d’équiper tous les membres de la famille royale d’améliorations prosthétique – afin de s’assurer de leur réelle affiliation avec les forces du dernier Destructeur – Vóron négocia pour également en recevoir. Il n’était pas un Cœur-Noir, mais il possédait en lui une créature légitimant le port de ces outils technologiques en cas de perte de contrôle. De plus, elles lui permettraient de pouvoir à nouveau marcher droit sans avoir à s’appuyer sur une canne. Cependant, il refusa catégoriquement qu’on les lui place, préférant garder le secret de son nouveau bras écarlate. Ses demandes furent respectées.

Lorsque le roi Gilford Cœur-de-Lion monta à son tour sur le trône, Vóron était alors considéré par certains membres de la Cour comme un infirme responsable de la précédente défaite. Au choix parce qu’il aurait trop retardé les opérations militaires du Fauve ; ou à l’inverse parce qu’il n’aurait pas réussi à l’empêcher d’agir. Si lui se moquait éperdument de la vision étriquée de ces nobles insignifiants, leurs critiques acerbes parvinrent néanmoins jusqu’à l’attention du jeune souverain. Ce dernier se montrant dès lors de plus en plus distant vis-à-vis des conseils de l’éclopé aux yeux rouges. Il ne le gardait, après tout, à ses côtés qu’en l’honneur du sauvetage de la vie du Fauve. Douce ironie…

Se tapissant de plus en plus dans les ombres du château, afin d’échapper aux regards méfiants de ses pairs : le sien ne les quitta cependant jamais. Partout où ils se rendaient, ils ne pouvaient que constater la présence de corneilles noires aux yeux rouges qui les observaient. Vóron voyait tout, savait tout et – au travers de ses petits éclaireurs à plumes – était partout. Aucune manigance ne lui échappait. Par-delà les ténèbres, les secrets des uns et des autres finissaient toujours par remonter jusqu’à lui. Déjouant les différents complots qui se tramaient contre son nouveau roi – jugé trop faible et bien trop concilient pour porter le poids de la Couronne – ; le conseiller distant aux yeux perçant la pénombre fit rapidement couler plus de sang par les mots que de sa propre main. Et ce ne fut pas faute d’essayer. Seulement, le monarque Cœur-de-Lion ignorait tout de ces manigances fomentées contre lui. En revanche, ce qu’il n’ignorait pas : c’était le regard glaçant de Vóron, qui n’avait de cesse de l’observer où qu’il aille et quoi qu’il fasse. L’atmosphère pesante et anxiogène était telle, à chaque fois qu’il croisait son chemin, que Gilford Cœur-de-Lion se mit réellement à avoir plus peur de son propre conseiller que de n’importe qui d’autre dans son royaume. Raison qui le poussa finalement à le congédier, peu de temps après l’annonce de la grossesse de la reine.

Bien qu’il suivît les ordres de Sa Majesté, le Maître Stratège ne partit pas sans laisser derrière lui quelques espions aux plumes noires. Et il fit bien, car ces derniers confirmèrent ses craintes. Lord Black Tie lui-même avait patiemment attendu qu’il s’en aille pour rendre visite au bon roi Cœur-de-Lion. Suite à quoi, le souverain Gévaudien déclencha l’invasion de tout le continent d’Hivrian ; entraînant ainsi une nouvelle déclaration de guerre globale. S’il ne pût pas non plus empêcher le déclenchement de la Seconde Tempus Belli, Vóron savait néanmoins que cette dernière pourrait permettre de rabattre définitivement les cartes. La famille Cœur-de-Lion semblait véritablement maudite et ne pouvait donc plus siéger sur le trône du Royaume de l’Hiver. Or, il demeurait une famille noble qui prit la décision audacieuse de s’opposer à la folie de « La Bête de Gévaudan ». Cette dernière dirigeait depuis déjà plusieurs générations la cité de Fort-Brillant, et comptait parmi les maisons les plus reconnues pour leur détermination et leur inflexibilité. Pour ne pas dire leur obstination à toute épreuve et leur fierté exacerbée. Il s’agissait d’une fratrie, dont chaque membre semblait être l’incarnation pure et parfaite de grands concepts capables de guider les Hommes vers la lumière. Aussitôt, Vóron sut qu’il venait de trouver les parfaits remplaçants des Cœur-de-Lion.

Entrant en contact auprès de chaque individu qu’il jugeait à même de renverser Gévaudan, le Grand Vautour devint la tête pensante derrière chacune des opérations entreprises par Claudius Van Arthur. Combattant l’ennemi aussi bien intellectuellement que physiquement – en laissant s’exprimer ses pouvoirs démoniaques sur le front – Vóron parvint à renverser le cours de la guerre, à l’aide de ses différents alliés. Ensemble, ils donnèrent raison à sa vision des choses. À savoir qu’il ne suffit que de trois moteurs pour que l’Humanité puisse triompher de toute adversité : la Force, le Devoir et la Ruse. Rendant possible l’accession au pouvoir du Roi Minotaure et la création de l’Alliance de Protection de Fabula ; le Grand Vautour put ainsi officialiser sa doctrine en poussant Claudius à accepter de mettre en place le système des Trois Piliers de Fort-Brillant. Chacun des frères Van Arthur incarnerait l’un de ces derniers, partageant ainsi le pouvoir tant sur le plan symbolique que de façon très concrète. En effet, ils devraient alors se répartir la régence des différentes Terres du royaume.

Réintégré à nouveau au sein de la Cour, le Maître Stratège put retrouver son ancien poste de conseiller de la famille royale. Servant également d’instructeur auprès du prince Xavier, puis de la princesse Camellia – auxquels il s’opposera des années plus tard en s’alliant au Dragon Noir - ; il demeure néanmoins impossible de lister tout ce que le Grand Vautour a accompli entretemps, tant les incertitudes sont présentes. Que ce soit de façon directe ou indirecte, tout sur Fort-Brillant semble l’impliquer à un moment ou à un autre. Cependant, sa vision, elle, a toujours été très claire.

Vóron veut bâtir l'avenir de Fort-Brillant sur une puissance née de l'unité en se basant sur le principe des Trois Piliers. Accumulant les connaissances du Cavalier de l’Apocalypse comme celles de toute personne croisant son chemin ou celui de ses oiseaux ; Vóron sait que des dangers bien plus grands menacent encore l’intégralité de Fabula. La guerre de succession à laquelle il participe n’étant, à ses yeux, qu’une perte de temps. Il sait que seul un Homme comme Qassius Van Arthur pourra accomplir ce dont il rêve depuis si longtemps, en brisant ce fameux cycle mortifère qu’il jure de détruire depuis des décennies. Qu’ils lui rappellent donc tous les crimes qu’il a commis, il leur rappellera le prix de la victoire. Après tout, il pourrait tuer chacun d’entre eux ; mais il serait encore plus cruel d’attendre qu’ils lui donnent raison. Qu’importe les considérations des uns ou des autres, aucune d’entre elle n’a d’importance comparé aux forces invisibles qui n’attendent que le moment opportun pour frapper à nouveau. Des ennemis de plus en plus nombreux et de plus en plus coriaces continuent de menacer Fabula. Il faut donc, avant toute chose, chercher à protéger l’héritage humain des rapaces qui lui tournent autour. Qu’ils fussent des démons ou bien des Hommes. Pourtant, de nombreux Fortians se demandent en secret si les ténèbres qui approchent ne pâliront pas en comparaison des actes obscurs accomplis par Vóron …

Les sacrifices pour le bien de l’Humanité ne font que commencer.